« C’est en sabotant qu’on devient sabotier. » Je n’ai pas pu m’empêcher de reprendre cette mythique réplique pour introduire ce portrait. Une petite phrase si drôle et si finement placée lors d’un reportage télé il y a quelques années, qui m’a rappelé à quel point j’admirais les traits d’esprit de mon ami d’enfance, pourtant bien loin des yeux à cette époque. Il dira que ce n’est probablement pas sa meilleure sortie, mais Pierre a toujours le mot qu’il faut. Depuis que nos chemins se sont retrouvés, l’idée d’écrire son portrait me trottait dans la tête. Car, depuis son (notre) Morvan natal, il tient fièrement la barre d’un navire quasi octogénaire, une entreprise familiale connue de toutes et tous, où le bois règne en maître. Pierre est un conteur, laissons-le faire.
Le dimanche est doux. Le fond de l’air est moite. La campagne nivernaise embrumée ; d’où peinent à percer les rayons d’un soleil aquarelle parti en fumée derrière les nappes blanches; se transforme en tunnel sans fin. C’est l’aube vaporeuse, comme les paysages de plaines en offrent souvent l’hiver. La délivrance arrive sur les hauteurs de Château-Chinon, lorsque sortie des nuages, je suis éblouie par une lumière radieuse et quelques iridescences qui dansent encore dans le ciel bleu cru. Le voyage jusque dans le Morvan sera une tendre plongée dans les souvenirs d’enfance, le long des routes sinueuses qui mènent à ce petit massif tantôt parsemé d’arbres mis à nu par la saison du repos et de champs verdoyants, tantôt habillé de grandes forêts de sapins qui surplombent de paisibles lacs. C’est à Gouloux (sans prononcer le « X », pour les non-initiés aux orthographes du pays), que je suis attendue. J’y vais retrouver mon ami d’enfance, Pierre, parce que j’ai depuis longtemps l’envie de lui donner la parole sur son parcours. On connaît tous l’histoire de ses proches, jusqu’au jour où on leur demande de nous en faire le récit. Se raconter nous paraît étrange, insensé, voire impossible, alors que le récit est presque consubstantiel à la nature humaine. Au fil de la vie, on écrit notre histoire, on l’imagine, on l’articule, on la maîtrise ou on l’échappe… Toutes les œuvres littéraires (musicale ou picturale également) comportent une part de son auteur. Je l’admets, je suis de celles et ceux qui aiment entendre les histoires et les retranscrire ensuite, observer ce dialogue d’un imaginaire à l’autre, voir se transmettre un ressenti de l’intime à l’universel.

Dans un petit coin de nature niché dans les volutes morvandelles, Pierre vit dans un cadre verdoyant et paisible, avec sa compagne Noémie, institutrice au village et ses deux malicieuses petites filles, Margot et Juliette. Pierre vient d’une famille dont le patronyme n’est étranger à personne dans les alentours. La famille Marchand, c’est une scierie-saboterie-boissellerie fondée en 1947, dont l’expertise et le savoir-faire dépassent les frontières morvandelles. Mais comme nous l’évoquerons durant notre échange, certes, un patronyme c’est un héritage précieux, une fierté mais aussi parfois, une très grande responsabilité, surtout lorsqu’on reprend les rênes d’une entreprise de bientôt 80 printemps. Dans le macrocosme du bois français, les établissements Marchand font partie de la niche des producteurs de sapins de Noël naturels et sont leaders dans la fabrication du pied de sapin de Noël. Cet arbre, cet « objet », qui a longtemps orné toutes les maisons durant les fêtes et qui, aujourd’hui, ravit encore nombre de foyers autant qu’il en est progressivement exclu. La question n’est pas ici d’en faire l’apologie ou le procès. Seulement, de ne pas oublier que derrière cette activité et cette culture, se cachent tout un territoire, une économie, une histoire (encore une) et des personnes. Pierre est également le fier héritier, témoin et pratiquant d’un savoir-faire ancestral : la saboterie et la boissellerie. C’est aussi dans ce petit coin de campagne que son entreprise propose la fabrication de maisons en bois. Vous l’aurez compris, tout ici hume bon les effluves de ce noble matériau, le paysage en est largement habillé et virevoltent toujours un peu dans l’air, des poussières échappées de la scierie ou de l’historique atelier du sabot….
La vie dans le Morvan c’est une chance. Car grandir ici, dans une nature luxuriante, c’est hyper apaisant. Au début tu ne le sais pas, pour autant tu ressens un peu des choses.

Après une balade dans le village, on entre justement dans cette maisonnée mythique pour commencer notre entrevue. L’atmosphère est duveteux, presque solennel, comme si le temps s’était arrêté. Dans le clair-obscur de la petite manufacture, les machines et outils du 19ème siècle sont toujours à l’usage pour tailler dans la matière brute, sabots et galoches traditionnels. Au fond de la pièce, sur leur promontoire, des dizaines de sabots sont méticuleusement empilés, dans l’attente de leur(s) futur(s) propriétaire(s). Nous nous installons vers l’établi central, baigné par une délicate lumière méridienne, qui surgit de la fenêtre voisine. Comme pour nous indiquer le chemin : c’est ici que mon hôte s’installera. C’est aussi ici, en quelques sortes, que tout a commencé pour Pierre : « La vie dans le Morvan c’est une chance. Car grandir ici, dans une nature luxuriante, c’est hyper apaisant. Au début tu ne le sais pas, pour autant tu ressens un peu des choses. Mais quand tu grandis là, ton enfance elle n’est jamais apaisée, tu cours partout, tu fais le con. Puis, quand tu y reviens après, c’est surtout là que tu mesures que ce lieu de calme c’est revitalisant. Je n’ai pas beaucoup vécu en ville, mais le peu que j’y ai vécu; certes c’était bien car je suis très curieux des gens et des lieux et j’ai fait de belles rencontres; mais fondamentalement, les personnes qui sont très ancrées dans ma vie, qui sont chères à mon coeur, sont toujours dans ce territoire ou en lien avec. Je trouve qu’on est mieux ici qu’en ville ! Attention phrase de campagnard en approche (rires) ‘ce n’est pas qu’une histoire de respiration, c’est une histoire de tempo.’ » C’est vrai que dans cet espace-temps qu’est le Morvan, où la nature impose son rythme, la temporalité, comme l’entendent les citadins, semble être un terme étranger.
Néanmoins, si calme et apaisé soit-il en règle générale, Pierre vit à plusieurs cadences et selon plusieurs tempos. Dans le bruit d’abord : avec des périodes de travail très soutenues et stressantes, sur fond de vrombissements de machines, de brouhaha d’usine et de ronronnements de moteurs. Puis, dans un gentil tohu-bohu ensuite : avec des temps de loisirs en solo, ou en famille, échappatoire vital. Car dans cette petite maison de campagne au charme désuet, les rires, la musique, la comédie, la chanson, les différents savoir-faire manuels, les jeux et les blagues (surtout les blagues) dominent ! Tout est propice à la création, chacune et chacun a plusieurs talents à son arc ! Ce petit monde « de femmes », mené par la chef de troupe Noémie, où Pierre se sent comme un coq en pâte (on ne va pas se mentir), contraste avec l’univers plus « masculin » du métier et offre un équilibre salvateur. D’ailleurs, Pierre a grandi au contact de ses grand-mères, baigné par leurs petits soins, et d’une mère artiste aux pratiques créatives plurielles. Il se dégage de lui une sensibilité et une énergie féminine magnétique. C’est intéressant à observer car, en tant que fils unique, artisan héritier d’un patrimoine professionnel transmis de père en fils, où le pragmatisme et l’efficacité sont légion, ces « métiers d’hommes » comme certain•e•s les appellent encore, on s’attend à trouver plus de rudesse dans l’âme et de poigne dans le propos. Pierre est la preuve que ces croyances n’ont aujourd’hui guère de sens, s’amusant même à imaginer un scénario bien différent pour la suite : « Mes filles viennent avec moi sur les machines, elles s’intéressent à l’entreprise. Je ne veux pas leur mettre un pied dedans car c’est quand même un milieu très stressant, mais, des fois, je m’imagine à les voir reprendre l’entreprise (rires). Ce serait tellement génial, je serais capable de pousser le curseur exprès pour qu’elles reprennent et faire fermer les clapets des étroits d’esprit. Je dis tout le temps que j’ai fait deux filles, ce qui équivaut intellectuellement à 4 mecs (rires). On verra ce qu’elles choisiront de faire et en aucun cas je les pousse à me rejoindre. J’aimerais juste leur apprendre à faire des sabots… pour leur plaisir et la tradition ! Même mieux, que leur grand-père leur montre comment faire, ce serait vraiment top ! »

Mais revenons à cet entretien dans l’atelier. Oui, Pierre a toujours été beaucoup plus poète et rêveur que gros balourd et ce, déjà à l’époque de la cour de récré. Aujourd’hui, il met sa dextérité au service d’un travail où charbonner revient autant à « user le corps » sur les chantiers, qu’à « user du coeur » pour en parler. Au fond, même si son grand-père et son père en témoignaient peut-être moins clairement, à leur façon, par cette passion du bois, ils entretenaient eux aussi un rapport charnel et poétique avec la matière. Cette histoire est d’ailleurs un joli conte à écouter, que Pierre reprend avec beaucoup de tendresse : « C’est mon grand-père Camille qui a créé la saboterie en 1947. C’était son métier principal. Mon papa Alain, ne se destinait pas forcément à être sabotier, il a une formation d’ébéniste. Dans les années 80, mon grand-père a proposé à son fils de rependre la saboterie. Dans ces années, il n’y avait pas grand chose, les sabots ne se vendaient plus trop… Mon père me dit souvent qu’il n’y avait que la scie à ruban, les machines, une perceuse à colonne et une brouette. Lui, il a développé le projet existant, qui est le support pour tenir les sapins de Noël debout et s’est inscrit dans cette niche, développant à fond le marché. Ce qui lui a permis de construire une réelle économie, comme on la connaît aujourd’hui. En parallèle de ça, moi, je ne vais pas dire que j’avais l’envie de venir ou que la volonté de rejoindre mon père était évidente. Ce n’était pas un désintérêt, mais mon père était très absorbé par ce boulot, je ne le voyais pas beaucoup. Je constatais que c’était quand même quelque chose qui lui causait du souci, qu’il n’était pas toujours serein, même si ça le stimulait.
J’ai toujours eu beaucoup d’admiration pour lui et j’en ai encore beaucoup. C’est son côté acharné. Je ne le voyais pas énormément quand je venais en vacances. Donc je ne me disais pas ‘chouette, cet espèce de tumulte permanent, j’ai vraiment hâte que ce soit mon quotidien.’ Je ne me disais pas non plus que j’en avais rien à faire. Mais j’étais encouragé à faire des études. En fait, à l’issue de mon école d’ingénieurs, j’ai travaillé un peu au Canada en stage et j’ai ensuite commencé à bosser dans les Vosges, dans une boîte qui fait des maisons ossature bois. Ca se passait pas mal et mon père m’a appelé, en 2011 je m’en souviens, et il m’a dit ‘ Écoute, l’entreprise fonctionne plutôt bien, on est sur une niche où on est quasiment les seuls. On arrive à un palier stratégique dans la vie de l’entreprise. La demande est trop forte par rapport à nos outils de production. J’ai cogité une machine depuis plusieurs années, on a de quoi investir, mais je ne veux pas m’embarquer là-dedans sans être secondé. Donc je te propose de venir, sans pression, vraiment. ‘ Il ne m’a pas dit que ça lui ferait plaisir que je revienne mais c’était plutôt un arbitrage pour lui, pour savoir quoi faire dans sa vie de dirigeant. J’ai décidé de revenir.
Pourquoi ? Je pense que je suis revenu en me disant ‘je vais enfin connaître mon père !’ En vrai je ne connaissais qu’une partie de l’homme. » Comme dans beaucoup d’histoires de famille, lorsque le travail est un membre à part entière du système, c’est autant à lui qu’à nos proches que l’on doit rendre des comptes ou auprès de qui il faut faire ses preuves. Ça, Pierre l’avait bien compris et revenir « dans l’entreprise » consistait surtout au départ à occuper cette place qui n’était pour l’instant qu’une légère empreinte laissée durant sa jeunesse, celle d’un gamin curieux et trublion à la ville, mais discret et effacé à la maison, dans le sillage de son père. « Je suis très attaché à mes parents. Je suis un peu l’enfant soumis (rires), ça me fait pas plaisir de dire ça, mais c’est mon profil. Je suis revenu pour aider mon père, prouver ma valeur à ses yeux et construire quelque chose avec lui, ce que je n’avais pas pu faire jusqu’alors. Et spoiler alert : ça ne marche pas du tout ! Surtout au début, c’était l’enfer (rires). Les cinq premières années c’était dur. Mon père est très exigeant, j’ai moins de caractère que lui et je ne me confronte pas. C’est lui qui a eu l’intelligence au bout d’une dizaine d’années de s’effacer progressivement, car moi je ne l’aurais jamais foutu dehors ! Je commençais un tout petit peu, sur des détails, à le remettre en question. Ça a dû l’aider. Mais sans quoi l’enfant soumis que je suis n’aurait pas pris sa place. Moi en plus au départ, je n’avais pas de « vision », je ne savais pas ce que je devais faire. J’avais surtout l’envie de pérenniser une histoire, un artisanat et le projet économique de mon père. Mon idée c’était de dire ‘je vais très modestement essayer de pérenniser tout ça, sans décevoir.’ C’est bancal comme projet : ‘ne pas décevoir ‘(rires). Tu n’es maître de rien en ayant ça comme projet. Ce qui fait qu’aujourd’hui je suis un homme heureux, vraiment, c’est parce que j’ai compris de plus en plus que ton bonheur n’est pas conditionné aux autres et dans ce projet d’entreprise aussi. Si on se pose du point de vue professionnel uniquement, on peut dire que je suis revenu dans le Morvan pour la mauvaise raison. Mais du point de vue humain, non. C’est vrai que si mon papa n’avait pas été chef d’entreprise, je ne me serais pas lancé, ou je n’aurais pas créé ma boîte. Aujourd’hui, oui j’ai ce rôle de chef d’entreprise mais je ne sais pas… J’ai encore beaucoup, beaucoup à améliorer, dans les questions formelles je dirais… En termes de symbolique ça va, je sais que suis à ma place, c’est valorisant et je suis le garant de l’histoire familiale en quelques sortes. Mais j’ai pas le nom ‘Marchand’ qui clignote en permanence dans la tête. »

Pourtant, ce nom est cité partout dans le coin. Dans les documents touristiques, les reportages à la télévision, dans le journal, sur les murs de la préfecture à Nevers et même dans le Guinness Book des Records (en 1989 : le plus gros sabot couvert au monde, 3,80 mètres taillés dans un tronc de séquoia). Mais ce n’est pas le nom qui fait l’homme et encore moins l’entreprise et ça, pour Pierre c’est fondamental : « C’est pas la saboterie Marchand ici, c’est la saboterie de Gouloux. Cette entreprise et son univers, dépassent de loin Camille, Alain et Pierre Marchand. En tant qu’individu je suis ambassadeur de cette histoire-là, mais ça va bien au-delà. C’est sûr que je savais qu’en revenant ici j’allais être le ‘fils de’, avec son lot d’avantages. Il y a une réalité là-dedans. Je suis né du bon côté. La question c’est surtout de se dire : ‘moi maintenant qu’est-ce que j’en fais ?’ Je veux continuer à faire vivre cette entreprise et continuer à faire vivre les gens qui la font vivre. C’est le plus intéressant dans la boîte ! Les gens qui viennent bosser ici ont une vie, des crédits, une famille, etc. Nous on est là pour être garants de cet emploi. On participe à une économie locale, communale… C’est vraiment plaisant. Je suis un maillon de cette chaîne. Elle permet de faire vivre ce territoire qu’est le Morvan dans lequel je me sens éperdument bien et dans lequel j’ai la chance de pouvoir créer une famille. La culture du sapin de Noël est parfois décriée, car méconnue. Je le comprends évidemment. Mais pour moi cette fête représente tout de même la famille, le fait de se rassembler avec les gens qu’on aime autour d’un arbre qui pour moi n’a rien d’un arbre mort (rires). Il est symbole de vie, c’est la verdure au coeur de l’hiver, il réunit, il permet de faire plaisir et de créer une dimension de surprise. La symbolique est belle. Puis je connais en parallèle l’importance que peut avoir cette économie pour celles et ceux qui en dépendent. Donc oui, je suis heureux de participer à créer un pan de l’univers de joie dans cette fête-là. Ça participe à faire la promotion du territoire et de son histoire. On pourra toujours trouver des aspects négatifs et le passé n’a pas été rose, c’est certain, ni écologiquement ni humainement. Ce qui compte c’est qu’aujourd’hui, nous avons appris, nous avons évolué, nous ne voyons plus les choses de la même façon et nous travaillons cette culture différemment. Changer de modèle prend aussi du temps. Toutes ces choses-là, moi j’ai envie d’en parler, car il n’existe pas de lieu où en parler et où l’on peut expliquer aux visiteurs. »
On participe à une économie locale, communale… C’est vraiment plaisant. Je suis un maillon de cette chaîne. Elle permet de faire vivre ce territoire qu’est le Morvan dans lequel je me sens éperdument bien et dans lequel j’ai la chance de pouvoir créer une famille.

À l’écoute de son récit, que je maîtrise plutôt bien car je connais pleinement « ce pays », cette ruralité aussi belle que brutale, je me souviens ô combien il est précieux qu’il se transmette de génération en génération. Notre génération – celle qui a déserté pour voir le monde ou échapper à une certaine forme de misère matérielle puisque éloignée des villes – c’est une génération qui a aussi choisi, après avoir vécu un boom technologique et subi une double décennie de violences sociétales et environnementales croissantes, de retrouver un peu d’apaisement, de simplicité et d’authenticité. Un retour aux sources ! Normal donc que Pierre ait l’envie d’affirmer cet ancrage et de le faire découvrir au plus grand nombre. Chez moi, on a toujours conté les histoires de ces gens du pays qui ont façonné les contours du Morvan. Aujourd’hui, je suis enthousiasmée de voir qu’il continue à prendre vie par mes amis d’enfance, restés ici ou revenus. Nos aînés en seraient fiers. « Dans les projets à venir, j’ai envie de mettre en avant l’histoire de ce territoire en créant une Maison du Morvan, très immersive, située au Saut de Gouloux, dans laquelle on pourrait participer à un voyage à travers le temps qui commence en 1850 au flottage du bois ». La carrure d’un orateur, le charme d’un comédien, Pierre ne perd jamais le nord et c’est aussi grâce à des projets de cette envergure, où il mobilise tout ce qu’il a de plus inventif et curieux, qu’il garde le lien avec son être intérieur, artiste discret et sincère, à la mélancolie joyeuse. Pierre, ou Pedrô de son nom de guitariste-interprète, sait nous faire voyager au son de mélodies qui traduisent si bien le quotidien, surtout lorsqu’il accompagne ses compositions d’un patois morvandiau chantant. Encore une preuve de son amour pour le terroir ! Alors oui, dans le « monde réel », la créativité s’efface un peu au profit du rendement. Mais dans le travail du bois, elle n’est jamais loin et il suffit d’en parler pour le constater : « C’est vrai que mis à part quand je fais des démonstrations de fabrication de sabots, je mobilise moins cet aspect créatif de ma personnalité, qui s’exprime plus dans la sphère privée. Pour autant, faire ces sabots, c’est très plaisant, on part de quelque chose de très brut et grâce à l’ingéniosité des machines créées par les personnes de l’époque, on façonne la forme extérieure et on creuse. Puis les outils du sabotier sont une oeuvre d’art… On fait quelque chose de très utile, de très beau et avec ces courbes, cette pointe allongée… C’est très mignon (il faut voir avec quelle tendresse il regarde ces objets). Il y a quelque chose de très esthétique dans un sabot. Tout ça a du sens ! Si on réfléchit, oui le sabot n’a pas de valeur économique dans l’entreprise mais ça a vachement de sens. Pour les gens c’est un savoir-faire artisanal qu’ils viennent découvrir, ils sont fascinés, ils sont émerveillés, surtout les enfants qui voient se transformer le bois en chaussure… Ils sont impressionnés par cette technique d’une simplicité incroyable, mais si belle ! C’est la même chose avec la fabrication du pied de sapin de Noël, dans une machinerie extraordinaire. En fait moi je fais l’équation : un bûche = sapin, un sapin = des cadeaux, des cadeaux = des enfants contents. Donc une bûche = des enfants contents (rires). Évidemment, mathématiquement c’est contestable mais quand même ça marche (rire). Ce qu’on fait là, ça participe à faire tenir debout cet événement magique de l’année. Et c’est pas de la flûte ce que je dis ! Ça peut faire marrer, comme un beau discours, mais c’est notre réalité ici. C’est ça la fonction de ce qu’on fait. Et même les sabots, c’est là d’où je viens, ça fascine les gens, ça fait vivre le tourisme local… J’ai de la chance de pouvoir faire tout ça. Merci papy, papa et maman (rires) ! » Le message est passé.
Il y a quelque chose de très esthétique dans un sabot. Tout ça a du sens ! Pour les gens c’est un savoir-faire artisanal qu’ils viennent découvrir, ils sont fascinés, ils sont émerveillés, surtout les enfants qui voient se transformer le bois en chaussure…

Dans ce petit village-musée où le sabot (et les artistes) ont résidence, il y a une très belle énergie, un sentiment familier, celui de l’intimité du foyer et de la bienveillance d’un voisinage solidaire. Certes, il y a toujours une bonne heure de route à faire pour trouver un peu plus de « mouvement » ou d’activités (si on veut de l’urbain), mais ce n’est rien à côté de l’extraordinaire vie qui bouillonne dans chacun de ces « patelins », au coeur de ces campagnes qui cachent beaucoup de jolis secrets et de multiples projets insoupçonnés, en train d’être imaginés derrière les portes des ces villages si chers à nos coeurs. Pierre en a conscience et s’en fait le témoin. Aujourd’hui, comme il l’admet, cette vie c’est un cadeau : « Le plus grand challenge dans ce choix a été que ma compagne Noémie accepte de venir. C’était le plus gros challenge et j’ai eu énormément de chance. Elle est lorraine, très attachée à sa famille. Je sais que c’est un crève-coeur pour elle. Je sais qu’elle a fait ce sacrifice pour moi ! Persévérante et talentueuse, elle a choisi de se réorienter après ses études en menuiserie et a passé le concours d’institutrice. Elle travaille maintenant au village. C’est une institutrice passionnée, investie ! Que rêver de mieux ? Je comprends que tu ne puisses pas être habitué à la vie en campagne et voir ça comme un enfer… Il faut prendre sa voiture pour tout. Mais quand tu réfléchis ensuite au point de départ et au point de retour, c’est-à-dire être chez soi au milieu de ce calme, face à ces paysages sublimes, dans une sérénité incomparable… Je crois qu’on ne veut échanger cela contre rien au monde. Il y a quelque chose qui nous nourrit ici. C’est une chance et c’est un luxe de nos jours. Beaucoup de gens aimeraient pouvoir vivre en campagne, mais sans travail, c’est dur. Je le sais et je sais que je fais partie des immenses privilégiés qui ont un boulot ici. D’où l’importance pour moi de continuer à pérenniser ce mode de vie, en apportant ma pierre à l’édifice. C’est pour ça que je ne peux pas écrire des chansons tristes… Car ici tout va bien (rires) ! »
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