In the food for love

Imaginez-vous un instant passer la porte d’un jazz club des années cinquante, entendre résonner la voix suave de l’iconique Nat King Cole. Asseyez-vous à une table, dans le clair-obscur de la scène et laissez-vous porter par des rythmes délicatement cadencés. L’ambiance est vaporeuse, feutrée et chacun des mots qui voltigent dans l’air vous enlace. C’est cette tendresse qui habite également l’atmosphère du film de Wong Kar-wai, qui se tient une décennie plus tard, dans le Hong-Kong pulsatile des années 60. Au coeur de cette esthétique léchée, portée par un maelström de couleurs, deux âmes esseulées tombent en amour à l’écoute des sérénades du « King ». Mais quel rapport avec notre cheffe nomade vençoise, nichée derrière les fourneaux de son Jack Citroën (« Love Truck » pour les intimes) ? Les sens évidemment ! La cuisine est un indéniable mélange de goûts savoureux, d’odeurs alléchantes, d’images séduisantes, de sons truculents et de touchers furtifs… La cuisine c’est aussi une histoire d’amour, de chair et d’extase parfois. Surtout la cuisine cosmopolite et authentique de la lumineuse Nadjima.

« In the food for love ». La référence à l’oeuvre cinématographique magistrale n’est pas un hasard. « Le plus beau film d’amour de tous les temps, à l’image de mon envie de transmettre ma cuisine. » Entière, elle est. Entière on veut la connaître. Ne pas en louper une miette, comme à la dégustation de ses plats. Nadj’ est l’une de ces personnalités magnétiques à côté desquelles il est difficile de passer sans s’arrêter. Si ce n’est déjà parce qu’elle vous interpelle avec son généreux sourire, son bagou déconneur et sa sympathie communicative. C’est la copine qu’on aime avoir dans son cercle de potes, celle qui vous fait rire, toujours prête pour les aventures, avec qui une discussion banale peut vite devenir une réflexion sur la vie, évidemment sensible au monde qui l’entoure, attentive aux petits détails, qui jongle entre douceur d’être et énergie vibrante. Dans sa cuisine, on retrouve ce même mélange : un combo de ses multiples inspirations de voyage, saupoudré des notes gustatives de l’enfance et d’une envie sans cesse renouvelée de créativité. Partons à la découverte d’une « Nadj en trois chapitres » ( à l’image d’un autre film sublime sur les aventures existentielles d’une jeune femme, réalisé par Joachim Trier). J’aime bien raconter son parcours comme une histoire car cette nana, c’est tantôt un poème – elle vous déconcerte avec sa tchatche – tantôt un roman épique plein de péripéties et peut-être un jour, un petit livre de chevet.

Jack dans son élément, sous les lueurs du sud.
Ici, on prend son temps, avec les saisons.

Nadjima est une normande expatriée en terres azuréennes : « J’ai grandi en Normandie et ça fait vingt-ans que je suis dans les Alpes-Maritimes. Je suis arrivée ici totalement par hasard, car j’étais tombée amoureuse d’un niçois en revenant du Népal, où j’ai travaillé un an durant pour une structure franco-népalaise basée à Nice. Quand j’ai découvert la région j’en suis tombée amoureuse et je suis restée. Je ne pourrais pas repartir en Normandie, j’aime trop la lumière et la douceur de vivre du Sud. Je suis algérienne d’origine, j’aime le soleil (rires) !» Comme en cuisine, tout est une histoire de coeur avec Nadj, c’est d’ailleurs ce dernier qui l’a menée vers de nombreux horizons lointains, principalement en Asie, dès ses premières années de vie d’adulte. Explorer l’humain dans ce qu’il a de plus brut, transformer l’expérience en un voyage initiatique inattendu, développer sa créativité, faire de nouvelles rencontres… D’aucuns diront qu’il n’y a rien de plus banal en voyage « sac à dos ». Peut-être, mais ce petit brin de femme n’a jamais prétendu vouloir bouleverser le monde, juste à mieux le comprendre. Pourtant, quand elle me raconte son histoire j’y vois un mix de « Mange, Prie, Aime » version punk et d’expédition humanitaire qu’on rêve un peu tous de réaliser dans nos espoirs adolescents, à l’âge où l’on veut révolutionner le monde. À 18 ans, Nadjima l’a fait. Pas forcément pour renverser l’ordre établi, mais surtout pour se sortir un peu du quotidien : « Je n’avais aucune expérience dans la vie, pas d’argent, je ne parlais pas l’anglais… Je suis partie faire du bénévolat dans les orphelinats de Mère Theresa à Calcutta, ça m’a vraiment permis de prendre confiance en moi et de faire des choses seule. » Depuis, ce goût pour le voyage ne l’a jamais quittée et c’est au travers de chacune de ses découvertes qu’elle a peaufiné ce style bien à elle, follement pluriel : philosophe dans le coeur, roots dans le mode de vie, le verbe haut et légèrement street quand elle s’enjaille, un look colorful et soigné… On ne sait pas par quel côté la prendre ! Tant mieux, elle ne se laisse pas attraper, même au volant de son petit camion, 60 km/h max pied au plancher. Avec son tempérament solaire et sa curiosité, elle a donc d’abord choisi l’animation et le social comme première carrière. Une expérience qu’elle ne regrette pas mais qui n’a jamais complètement rassasié son furieux appétit pour l’humain. C’est dans la cuisine que se trouvaient tous les ingrédients pour composer une Nadj’ cuite à point et prête à gâter ses convives.

Je me suis rapprochée de la culture bouddhiste et j’ai compris que je n’étais pas capable d’aller jusqu’au bout de la démarche de tuer un animal pour le manger et qu’il fallait arrêter l’hypocrisie. Je me suis intéressée au bien-être animal et à la conscience animale.

Nadjima et son sourire solaire !

« J’ai beaucoup voyagé en Asie, au Népal, en Inde. Forcément je me suis adaptée au mode de vie local, ils n’ont rien dans les villages, ils bouffent des lentilles et du riz et puis quand ils ont un ingrédient en plus c’est « wow ! » Je me suis rapprochée de la culture bouddhiste et j’ai compris que je n’étais pas capable d’aller jusqu’au bout de la démarche de tuer un animal pour le manger et qu’il fallait arrêter l’hypocrisie. Je me suis intéressée au bien-être animal et à la conscience animale.  » Il faut dire que dans la famille de Nadjima, tout le monde a toujours cuisiné, régime carné inclus, et c’est par les plats de son enfance qu’elle a pris goût à la popote : « Mon père avait un jardin lorsqu’on était gamines, donc on a toujours beaucoup cuisiné les légumes, même si mes parents sont de gros mangeurs de viande. J’ai commencé comme ça, avec les inspirations orientales notamment. » À son retour du Népal donc, inspirée par la philosophie bouddhiste – sans vouloir prendre refuge au temple pour autant : « Je suis trop punk pour ça, et pour moi les plaisirs de la vie c’est trop important. Je continue beaucoup à m’inspirer des préceptes mais c’est surtout dans ma façon de voir le monde » – Nadjima a pris la décision de devenir végétarienne. Un point de bascule important puisque depuis ce jour, elle a soigneusement collecté, noté, appris, testé et adapté des dizaines de recettes 100% végétales, qui agrémentent aujourd’hui ses menus.

Les clients aiment rester à côté du van et profiter d’un instant douceur.

Cela fait désormais dix ans qu’elle est « dans la cuisine », à la maison ou sur les routes. Dix ans qu’elle vit enfin son premier rêve. « Je n’avais pas assez d’argent pour me payer une école de cuisine, donc j’ai appris sur le tas, au fur et à mesure des rencontres et parce que j’ai moi-même pris beaucoup de plaisir à découvrir des tables, le travail d’autres cuisiniers. Mes inspirations je les tiens de la maison, de Yotam Ottolenghi par exemple, des bouquins, et puis je peaufine sans cesse des recettes. » Dans cette quête « spirituelo-culinaire », il y a des fois des rencontres qui changent la vie. C’est au cours d’un (énième) voyage, sur le chemin de Compostelle cette fois-ci, qu’elle a rencontré son ex-conjoint, un cuisinier qui travaillait en gastro : « Il m’a véritablement transmis la passion pour la cuisine et les codes de cet univers si singulier. » C’est ainsi qu’a démarré le deuxième chapitre de la vie de Nadj’. Elle quitte alors l’azur niçois pour l’ocre des gorges de Daluis, où elle ouvre une auberge en montagne avec son ex-conjoint. Si dans les premiers temps, elle ne portait pas le tablier à temps plein, ce fut rapidement chose faite dès leur deuxième saison : « Et je n’ai jamais décroché !  On est restés cinq ans. Quand on est arrivés, c’était plutôt carnivore et on a réussi à faire basculer la cuisine en 100% végétarien.» Qu’on ne s’y trompe pas, si dans son sillage Nadjima distille les touches de sa cuisine végétale sur les papilles de qui veut bien s’y laisser tenter, elle ne cherche pas forcément à « convertir ». « J’aimerais bien que tout le monde végétalise son alimentation pour les enjeux climatiques, écologiques et la condition animale. Par exemple, mes parents étaient en furie lorsque je suis devenue végétarienne mais finalement maintenant ma plus grande joie c’est de voir que j’arrive à leur faire manger des plats 100% végé et qu’ils aiment et je vois bien qu’au quotidien, avec mon travail, beaucoup de personnes se laissent surprendre par ces alternatives culinaires. Dans ma clientèle actuelle, il y a 70% de non végétariens, donc ça veut dire que les mentalités changent.»

Pour gagner encore plus en expérience et affiner son style, Nadjima s’est également formée au sein d’une école de gastronomie à Aubagne; « Vert la table »; la seule école du genre en France, qui décline ses modules autour de recettes véganes, sans allergènes, le tout à base de produits bio. Avec tout un bagage technique en mains, il ne lui manquait plus qu’un pied-à-terre bien à elle (surtout à elle SEULE) : « J’ai un caractère punk, je le répète mais j’ai du mal avec le cadre et l’autorité, j’aime être indépendante et nomade et puis j’aime bosser seule, longtemps, sans être emmerdée (rires) ! » Forcément, il ne pouvait pas simplement s’agir d’une petite bâtisse en dur. Non. Il faudrait à minima qu’elle puisse être mobile et si possible, dans un cadre vintage ! « Ça faisait des années que je voulais un foodtruck. Lorsqu’on a arrêté l’auberge, j’ai passé du temps à chercher un camion. Puis un jour, à 22h, je vois une annonce en ligne. C’était lui ! À 22h01 j’ai appelé le mec et le deal était conclu. » Sans rien connaître en mécanique, encore moins sur un engin des années soixante-dix, 100% d’origine et tout juste aménagé à l’arrière, notre intrépide Nadjima a pimpé son petit « camtar » pour en faire un resto nomade. Après l’avoir amoureusement baptisé « Jack » (sur les conseils d’une flopée de curieux épicuriens impatients de se mettre à table), la voilà partie sur les routes du troisième chapitre de sa vie.

Ça faisait des années que je voulais un foodtruck. Lorsqu’on a arrêté l’auberge, j’ai passé du temps à chercher un camion. Puis un jour, à 22h, je vois une annonce en ligne. C’était lui !

« Ça fait 5 ans que j’ai mon camion. Je me suis dit qu’en allant sur les marchés, ça me ferait une vitrine pour me faire connaître, donc j’ai directement investi ces lieux. Ça a fonctionné comme ça. » Une évidence pour quelqu’un qui aime aller à la rencontre des autres, s’imprégner de l’ébullition « du dehors », qu’il soit dans les rues ou proche de la nature et surtout, nouer des connexions. Aujourd’hui, In the food for love, c’est à la fois un petit véhicule qui hume bon les saveurs cuisinées par Nadj’, qu’un lieu de retrouvailles pour les habitués et les curieux qui arpentent les marchés ou les festivals, mais également un univers qu’elle partage lors de son activité de chef privé lors d’événements, de cocktails, de vernissages et de retraites de yoga. « C’est assez varié, il faut toujours se renouveler, il faut toujours trouver de nouvelles idées. Le traiteur ça peut aller jusqu’à 200 / 300 personnes ! Mais je suis contente, j’aime ma liberté. Je vais jusqu’à Nice ou Grasse, pas plus loin car le camion c’est 60km/h Mistral aux fesses en pente (rires). » Basée à Vence, Nadjima a trouvé son équilibre entre montagne et mer, le soleil toujours en arrière-plan. Quand on arrive sur le marché de Tourettes-sur-Loup, joli village médiéval perché sur son éperon rocheux, et que l’on aperçoit le sourire de Nadjima derrière son comptoir grisé et toujours décoré selon la saison, à l’ombre de l’église Saint-Grégoire, on n’a qu’une envie : aller à sa rencontre. Tout est alléchant, que ce soit dans la vitrine à hauteur d’yeux gourmands (à croire que c’est fait exprès) ou dans les effluves qui se dégagent de ses fourneaux… Ici, prenez votre temps, de toute façon, la cheffe ne fera pas plus vite : « Moi ça me va de rester local et j’aime le côté slow du camion qui va bien avec ma démarche de slow cuisine. Je travaille en bio, j’ai pas le label, mais je travaille avec des produits bio et des producteurs locaux qui font du 100% naturel et je connais leurs méthodes de production, ce sont d’ailleurs souvent des voisins de marché. Cuisiner du bon, du beau, du frais et garder ma ligne de conduite éthique, sourcer mes produits, et faire attention à mon impact, voilà ce à quoi j’aspire ! Les gens viennent au début pour le côté atypique du camion. Moi c’est vrai qu’ensuite j’ai un caractère sociable, j’aime rigoler, parler aux gens, donc ils reviennent pour un café, mon univers décalé et puis ils finissent par goûter, acheter un plat et voilà, ma clientèle d’habitués se fait. » Comme vous pouvez le constater, avec Nadj’, aucune obligation. Elle vous accueille avec le même enthousiasme que vous y alliez pour faire le plein de bonnes choses, boire un petit coup, prendre un biscuit ou simplement discuter de tout et de rien… D’autant qu’au-delà de ses talents de cuistot, elle continue à s’engager dans des projets citoyens et associatifs. Cuisiner c’est l’art de magnifier les produits, préparer un repas c’est l’envie de réunir autour d’une table, faire à manger c’est répondre à la nécessite de se nourrir et ça, Nadjima le sait depuis toujours, encore plus après ses nombreuses années à travailler dans le social, puis par le biais de ses voyages solidaires. C’est pourquoi elle continue aujourd’hui à s’engager dans des projets citoyens, comme avec le programme d’aide à l’alimentation saine et préférentiellement biologique, auprès des familles mono-parentales à revenu faible, installées dans la commune de Vence, auquel elle se joint, en lien avec l’association Vie Initiative Environnement. « C’est indispensable de permettre à tout le monde de mieux se nourrir à moindre coût et que ce soit un droit fondamental qui soit véritablement respecté. Aujourd’hui, les gens galèrent pour faire leurs courses. Avec un budget de 100€ par mois dédié, ils pourraient progressivement se tourner vers de meilleurs produits, apprendre à les transformer et leur santé serait bien meilleure. L’alimentation c’est la première médecine ! »

Cuisiner du bon, du beau, du frais et garder ma ligne de conduite éthique, sourcer mes produits, et faire attention à mon impact, voilà ce à quoi j’aspire !

Nadj’ mélange les saveurs, les goûts et les couleurs et nous fait voyager à chaque bouchée.

Et la suite du programme alors ? L’avantage, c’est que le camion risque de ne pas aller bien loin sans sa fidèle conductrice. Nadjima peut ainsi s’octroyer quelques interludes hors pays maralpin pour retrouver ses bonnes vieilles sensations de baroudeuse, avec toujours en tête, l’envie de garnir son recueil de recettes. « Le prochain voyage ce sera au Sénégal, un voyage solidaire dans une pouponnière pour donner de mon temps. Et puis cette pouponnière est gérée par des femmes qui travaillent et participent à la vie du lieu. Je vais pouvoir cuisiner sur place, apprendre auprès de ces femmes, donc ça me plaît beaucoup ! » Qui sait ? Bientôt peut-être, de nouvelles saveurs se glisseront dans les petits plats multicolore de Nadjima et ce qui est sûr, c’est qu’elle ne manquera pas d’anecdotes à raconter. In the food for love, n’a pas fini de nous embarquer dans de multiples voyages sensoriels, à l’image des voluptueuses scènes de tendresse qui rythment le chef d’oeuvre de Wong Kar-wai, on n’a pas envie que ça s’arrête.

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