Thomas Maillet, en roue libre

Thomas a 25 ans. Il est originaire de Serre-Chevalier. Lui, c’est le regard, les jambes et la tête. Des détails qu’on remarque dès qu’on apprend à le connaître. Opticien de formation, photographe de passion, derrière les verres ou le viseur, les yeux savent où se laisser porter. C’est aussi un zébulon du sport, moniteur de ski, grimpeur, marcheur… Et maintenant, cyclo-voyageur aguerri. Derrière cette fausse gueule d’ange, couverte par une chevelure noir ébène, pudique, les yeux rieurs et les pensées vagabondes, la parole souvent poétique, pas de doute, il y a une sacré machinerie dans cette caboche.

Thomas sur son vélo
@Thomas Maillet

Comme la première fois que nous nous sommes rencontrés, quelques semaines après son retour d’Ushuaïa, Thomas me retrouve pour une interview autour d’un goûter. Grand personnage élancé, lunettes sur le nez, moustache, bonnet nonchalamment posé sur les boucles rebelles et ordi sous la main, il est prêt, un peu intimidé, mais prêt. Je comprends que ce ne soit pas anodin pour lui de revenir sur ce périple fraîchement achevé. Son émotion est palpable. Et si on commençait par la fin ? En décembre 2024, Thomas a posé les pieds à Nice, après un an à pédaler à travers l’Amérique du Sud. Qu’est-ce qui a bien pu mener un briançonnais sur la Côte d’Azur ? Pour cela il faut rembobiner la pellicule jusqu’en 2020. Après avoir quitté les Hautes-Alpes, son fief familial, pour suivre des études d’optique à Lyon,Thomas, bien qu’électron libre dans l’âme, a studieusement suivi un parcours rangé : job en boutique d’optique, soirées dans la ville lumière, expositions photo, le tout, accompagné de son vélo. Jusqu’au jour où ce petit rythme quotidien l’a fait tourner en rond, avec un sentiment étrange de dépossession : « En vivant une vie citadine, je me posais la question de la conscience : est-ce que chaque matin, quand je vais au travail, j’y vais en pleine conscience ? Et puis, je côtoie beaucoup de gens, mais mes interactions me paraissent totalement faussées. En parallèle, j’observais beaucoup de choses sur le voyage à vélo. Certes, je travaillais, ça me rapportait de l’argent, mais je n’avais pas de temps. Du coup, j’ai décidé de prendre le risque de tout quitter pendant en un et de partir en voyage à vélo. Le vélo est le meilleur moyen de rallier un point A à un point B en observant tout, en conscience.» Passionné de grands espaces, il avait depuis longtemps en tête l’idée de faire la Route de la Soie, mais c’est lors d’un salon du voyage dédié, en rencontrant le légendaire Martijn Doolaard dont il avait écumé le livre et les vidéos Youtube, qu’il s’est fait happer par la magie du territoire sud-américain. Cette rencontre a acté sa décision. Il lui a fallu un an pour imaginer ce road trip et, outre les étapes clefs de sa préparation, il avait une idée importante en tête : partir avec un vélo à son image. « Un jour, je cherchais une chambre à air à Lyon et je suis entré dans l’atelier Cycles Vega. Le propriétaire, Paul, et moi avons tout de suite accroché. Je lui ai fait part de mon projet et il m’a proposé de concevoir un vélo sur mesure. Nous y avons travaillé ensemble. J’ai fait ce choix à la fois par souci écologique mais aussi parce que je voulais vraiment connaître mon compagnon de route et pouvoir le réparer au besoin.»

Je me posais la question de la conscience : est-ce que chaque matin, quand je vais au travail, j’y vais en pleine conscience ? Et puis, je côtoie beaucoup de gens, mais mes interactions me paraissent totalement faussées.

Thomas en Colombie avec son vélo et un ami
@Thomas Maillet Avec son ami et hôte Gerardo, en Colombie, peu de temps après son arrivée.

Thomas n’a pas seulement été motivé par une curiosité dévorante d’arpenter des paysages grandioses, derrière cette grande évasion à deux roues, il avait une envie profonde d’en apprendre plus sur lui-même, sur les autres, de la manière de vivre en communauté, hors du cadre qu’il connaissait. « C’est l’humain qui m’intéresse, les relations avec les autres, dont j’avais l’impression d’être tellement déconnecté. Donc j’ai voulu aller à l’essentiel. » Il admet avec pudeur que le décès de son papa, survenu cinq ans auparavant, avec qui il a toujours partagé ces passions en pleine nature, a également joué dans sa décision : «C’est venu cinq ans après sa disparition, mais plusieurs questionnements sur la vie me traversaient, j’étais dans une espèce de flou et j’avais l’idée qu’en partant loin, seul, peut-être que ça allait aussi me rapprocher de lui et me donner des réponses. Il est vrai qu’en étant là-bas, sur mon vélo je me sentais très proche de lui. » Mais le véritable élément déclencheur à l’époque, c’était le manque de sens. « Je ne voyais pas à quoi je servais. Je vendais des lunettes, je sortais, je faisais des expositions photo… C’était super mais il manquait quelque chose. » Avec le vélo, pas de tricherie : il faut donner de sa personne, on est seul face à soi-même et surtout, c’est la liberté ultime. Il a donc programmé son grand départ en décembre 2023. Matériel de base soigneusement organisé, itinéraire grossièrement préparé (tout va évoluer), un appareil photo dans le sac, un blog en ligne pour faire suivre ses aventures aux proches et aux gamins de l’école… « La roue libre » en action. Si l’on devait donner un titre à l’histoire ce serait celui-ci, et c’est aussi le nom de l’asso pour laquelle il a roulé durant un an. La feuille de route : relier Carthagène au nord de la Colombie jusqu’à Ushuaïa au sud de l’Argentine, tout en passant à l’Ouest, par la cordillère des Andes. Rien que ça. Pour rajouter un peu de « pimiento » à l’histoire, Thomas n’avait évidemment aucune notion (ou du moins très peu) d’espagnol. « Bongola, bongo cha cha cha, parlami del sur america » ! Même s’il n’était pas plus stressé que cela, il admet tout de même qu’à l’arrivée sur le continent, tout a pris une autre dimension. « J’ai débarqué en Colombie. Sans vraiment trop connaître les situations socio-politiques des pays que j’allais traverser, je n’avais pas vraiment d’apriori. Ça m’a mis une claque direct ! J’ai eu l’impression d’être dans une chute libre. Je suis arrivé à Carthagène le soir, un taxi m’a récupéré à l’aéroport et j’étais pas prêt à un changement aussi radical d’environnement. Je regardais dehors, le mec me parlait espagnol et je ne comprenais rien, je regardais dehors et c’était très pauvre et immense. J’avais pris un logement excentré, donc dans les quartiers vraiment populaires. Les gens y faisaient des barbecues au milieu de la ville sur des gros bidons, ils s’amusaient à éclater des tessons de bouteille dans la rue… Tu marches, t’es blanc, tu te sens un peu visé par les regards, etc. Un beau jour je me promenais à vélo et j’ai vu 2 cadavres dans la rue… Je me suis tout de suite dit : « C’est ça la Colombie ? », Donc j’ai pris un hôtel, car pas envie de camper à ce moment-là. C’était flou dans ma tête et j’en parle au gars de la réception. Il me raconte alors que ces cadavres, ce n’était qu’un accident de la route et qu’ils attendaient que l’ambulance arrive… Evidemment, dans ce laps de temps tu t’imagines tout et n’importe quoi. Les gens, en France, en amont, m’avaient tous dit qu’un voyage en Amérique du Sud à vélo ça allait être dangereux. Ce qui peut être compréhensible. Finalement je ne l’ai pas ressenti comme tel. Mais en effet, on arrive avec des idées d’un endroit qu’on ne connait pas du tout. En réalité, la Colombie, j’ai adoré ! C’est pas si dangereux, c’est comme partout, si tu te mets dans une situation où tu pourrais être en danger, forcément tu le seras. C’est surtout un climat sociétal ultra ambivalent, croiser des âmes errantes dans Medellín, des gens en misère mentale, drogués, puis un peu plus loin il y a des villas extrêmement guindées, et dans le centre c’est la misère. » Alors, quand on est voyageur, où se place-t-on dans tout cela ? Question vide éludée pour Thomas qui, de façon générale est plus un animal des champs que des villes et qui, avec le vélo, n’était « qu’un mec qui passait par là.»

Thomas sur les routes du Pérou à vélo
Dans le Canyon de Colca, au Pérou, souvent je me demandais ce que je faisais là. Les 40kg de la bicyclette devenaient de plus en plus harassants. La beauté du paysage me laisse sans voix et me rappelle pourquoi je force, et j’en oublie tout le reste. @Thomas Maillet

Après avoir choisi de quitter la Colombie en sautant l’Équateur (le pays était alors dans une situation critique, proche de la guerre civile), en prenant à son grand regret un avion, il a pleinement continué son aventure à deux roues depuis le Pérou, avec comme point de repère tout au long du voyage, la cordillère des Andes. Thomas aura réalisé pas moins de 13000km, passant – entre autres – par le Sud Lípez en Bolivie, le Salar d’Uyuni, Valparaíso, les lagunes dans le Parc National de Huascarán au Pérou au coeur de la Cordillère Blanche, la Carretera de la Muerte, la région des Lacs d’Argentine… Le tout, se laissant porter par son instinct, roulant à la vitesse du papillon, fidèles compagnons de son voyage : « C’est en Colombie, pays de la mariposa, que j’ai réalisé qu’ils me suivaient sur la route, tant en montée qu’en descente et j’allais au même rythme qu’eux. C’était extraordinaire ! Alors que dans une journée à me suivre ils vivaient la totalité de leur vie, pour moi, ils m’accompagnaient sur un seul petit bout de chemin… C’était émouvant.» Il a ainsi parcouru des distances énormes, choisissant des itinéraires plus ou moins balisés : « Je me demandais toujours quel chemin prendre et dès que je sortais un peu des sentiers battus, je rencontrais des gens qui n’avaient pas l’habitude qu’on les visite. C’était incroyable ! J’ai fait toute une partie au Pérou qui ne descend jamais en-dessous de 3000 mètres d’altitude et ce ne sont que des chemins terreux. C’était franchement difficile mais les villages étaient si authentiques, l’accueil tellement chaleureux… J’oubliais toutes les difficultés ! » Dormant tantôt dans les églises et les écoles, tantôt dans les mairies ou chez les pompiers, et de façon générale dans sa tente, il a redécouvert ce qu’était l’hospitalité et le sens des responsabilités. « En Bolivie par exemple, le pays le plus pauvre que j’ai traversé, tout le monde vit de façon très très modeste. Pas d’eau potable, un régime alimentaire quasi exclusivement composé de quinoa et pommes de terre… Tout le monde vit dans un habitat plus que précaire, basique. Ils vivent au jour le jour et quand j’arrivais, ils avaient l’air plutôt contents de m’accueillir, ils m’offraient le gîte et le couvert, avec le peu qu’ils possédaient… En parallèle, lorsque j’étais seul, il fallait évidemment que je calcule tout : mes vivres, mon eau, mon énergie, l’état de mon vélo. Donc on ne peut jamais se démotiver de rouler car, sans cela, on n’avance pas et on peut se retrouver à sec rapidement. ».

Photo de la cordillère Blanche au Pérou
@Thomas Maillet La Cordillère Blanche. Voilà une semaine que j’ai rencontré Lou et Loïc, couple de voyageurs, et que nous roulons ensemble dans les montagnes du Pérou. Les routes sont difficiles. Face à la lagune du parc Huascaran au Pérou, le froid se fait sentir, l’altitude aussi. Les paysages sont spectaculaires.

Dans son périple, Thomas a connu quelques aventures, plus ou moins rocambolesques, mais surtout, il a vécu une expérience sensorielle hors du commun. C’est fondamentalement ainsi qu’il en parle, c’est dans les tripes que tout s’est joué ! Quand il en raconte les détails, ses yeux pétillent et on sent bien qu’il n’est plus connecté avec l’instant présent : « Tu pédales, t’es conscient des kilomètres que tu fais, tu es vraiment dans ton corps. Le vent dans les cheveux, la lumière sur le visage, les muscles qui tirent… C’est d’ailleurs une belle chose que de pouvoir en parler, car j’ai tellement vécu cela seul avec moi-même, qu’il est difficile d’en faire comprendre la puissance aux autres. » Le temps s’arrête… Ses pensées divaguent sur les étendues désertiques, noyées par la poussière des routes et bercées par la mélodie lancinante des roues de vélo. « Un jour, je suis descendu de 4000 mètres d’altitude à 1000 mètres en une journée. C’était une bonne journée (rires) ! Je roulais sur l’altiplano depuis longtemps et en arrivant à 1000 mètres, j’ai retrouvé les arbres, les odeurs, la chaleur sur la peau et j’étais exactement au bon endroit, avec le bon moyen de transport. Je voyais des gens qui faisaient la même étape que moi en bus… Zéro sensations ! Pour moi, descendre au fond de la vallée en vélo, c’était incroyable ! Je me réchauffais au fur et à mesure, j’étais conscient d’absolument tout et je me retrouvais enfin en Argentine, dans un pays plus développé, au calme, après avoir passé près de 10 jours dans le sud Lípez à pousser le vélo dans le sable ! » Chaque instant, chaque passage d’un paysage à l’autre était synonyme d’une nouvelle émotion : fierté, stupéfaction, douleur parfois, et craintes au départ… Mais le négatif s’est assez rapidement estompé à mesure que Thomas a su relativiser les événements cocasses ou les petites galères rencontrés. « J’ai eu une météo plutôt clémente, car j’avais préparé un peu mon passage et calculé en fonction des saisons. Mais toute la Carretera Austral au Chili par exemple – c’est une route militaire construite dans les années 50, – je l’ai fait sous la pluie (voire la neige) pendant deux semaines ! Ça, c’est éprouvant. Tu passes la journée dehors, t’es trempé, tu dors dans un duvet trempé, ta tente est mouillée, toutes tes affaires restent humides et tu repars le lendemain avec rien de sec… Là, mentalement, il faut être solide. Une fois aussi, avec mon ami Mathis, qui a partagé un bout de chemin avec moi, en traversant l’altiplano bolivien, luttant constamment contre le vent, on a passé notre temps à éviter les limailles de fer sur la route qui crevaient nos pneus… On a eu 6 crevaisons en une journée ! »

Un jour, je suis descendu de 4000 mètres d’altitude à 1000 mètres en une journée. C’était une bonne journée ! Je roulais sur l’altiplano depuis longtemps et en arrivant à 1000 mètres, j’ai retrouvé les arbres, les odeurs, la chaleur sur la peau et j’étais exactement au bon endroit, avec le bon moyen de transport. Je voyais des gens qui faisaient la même étape que moi en bus… Zéro sensations.

Thomas et son ami en bord de route pour réparer la roue et camion qui passe
@Thomas Maillet Avec son ami Mathis, après une rude journée sur les routes parsemées de limaille de fer.

Et des anecdotes comme celle-ci, il en a des centaines, pour la plupart vécues seul car il a mis un point d’orgue à se retrouver en tête à tête avec lui-même. D’ailleurs, passer deux mois sans téléphone franchement fonctionnel lui a également appris à gérer l’acceptation, la sienne et celle de ses proches à qui il ne pouvait guère donner de nouvelles. Dans un monde ultra-connecté, c’est un petit exploit ! « J’ai fait 60% de mon voyage seul et 40% avec des gens, mais de façon assez sporadique. C’était très chouette de voyager avec d’autres personnes, mais une semaine, pas plus ! En réalité, ce que j’étais venu chercher, j’avais l’impression qu’ils me le prenaient un peu. J’ai rencontré un couple une fois, Lou et Loïc, adorables. On a partagé quelques kilomètres mais j’allais plus vite et j’étais censé les attendre. Ce n’était pas forcément mon objectif premier. Quand t’es tout seul, je trouve que tu as beaucoup plus le temps de penser aux autres que quand t’es à plusieurs. C’est paradoxal, je sais mais c’est comme cela que je l’ai vécu. En fait, seul, je pensais plus facilement au berger que j’allais croiser sur le bord de la route et avec qui j’allais pouvoir discuter, m’arrêter au besoin, lui laisser m’indiquer un autre itinéraire… » Un peu sauvage, mais pas tant, Thomas est un animal sociable, un peu lunaire et souvent donc, entre deux mondes. Pas étonnant que ces interludes à plusieurs lui aient été salutaires… sur de courtes durées ! Seul Thibaud, un compère cycliste, rencontré en chemin, a changé la donne: « On avait la même façon d’appréhender le voyage. Je l’ai rencontré au Pérou et on a finit ensemble à Ushuaia. C’était une béquille hyper stable sur laquelle je pouvais me reposer et inversement. On s’échangeait des messages en se disant par où on allait respectivement passer. On était tout le temps seul et parfois on se recroisait sur la route. Du coup, on faisait le bivouac ensemble. Le lendemain on repartait et chacun faisait ce qu’il voulait. Lui était très lent, moi très rapide. On s’éloignait vite. Puis dans les 15 jours on savait où on allait plus ou moins et dès qu’on avait de la wifi, on se contactait. Très belle rencontre ! Une fois par mois on se retrouvait et on faisait la fête dans un hostel, avec d’autres voyageurs. » Débrancher le vélo devenait parfois indispensable, pour laisser un peu de côté la charge mentale du « véhicule », le mettre à l’abri et redevenir piéton le temps de quelques journées. « Les fois où je suis allé en ville, c’était pour me reposer et visiter. Pour faire la fête aussi ! A Valparaíso par exemple, j’ai jonglé au feu rouge pour gagner de l’argent. J’ai rencontré un basque-espagnol qui faisait ça et on s’y est mis ensemble. On sortait le soir, on allait voir les maisons basques en ville et après, la fiesta. C’était une ville extraordinaire, vraiment ! Je n’étais plus voyageur à vélo, mais simple voyageur. Mais quand je m’arrêtais trop longtemps, le vélo me manquait vite (rires) ! » Dans ce petit monde des voyageurs à vélo, il a aussi découvert une importante communauté, aux allures de grande famille cosmopolite : « En Colombie, Gerardo, que j’ai pu rencontrer grâce au réseau Warmshowers (réseau social d’accueil entre cyclistes à travers le monde), m’a accueilli chez lui et je balbutiais tout juste l’espagnol à l’époque. On a réussi à se comprendre. Je suis tombé malade chez lui, il m’a soigné, il m’a fait visiter la ville, il m’a parlé de sa famille, il m’a amené au marché, il m’a présenté à tous ses potes du village, etc. J’étais un peu comme à la maison (rires). J’ai particulièrement apprécié cette application, car c’est en bienveillance que tu te retrouves avec des gens qui ont ta passion et connaissent ce que tu traverses. »

En fait, seul, je pensais plus facilement au berger que j’allais croiser sur le bord de la route et avec qui j’allais pouvoir discuter, m’arrêter au besoin, lui laisser m’indiquer un autre itinéraire…

Les lagunes du Sud Lipez en Bolivie
Les lagunes du Sud Lípez, en Bolivie et des nuits à -15 degrés. @Thomas Maillet

Ça fait déjà plus d’une heure et demie que l’on parle… Et du voyage je ne connais sûrement qu’une infime fraction. De ces heures passées à rouler, à dormir au milieu de nulle part, avec comme seul décor parfois, d’interminables étendues limées par le vent, où l’on peine à percevoir l’horizon, avalé par un soleil monumental. Puis dans les territoires plus verdoyants, engouffré dans les touffes d’herbes humides, ou bercé par les vagues au bord du pacifique. Des passages de frontières tous plus incroyables et atypiques les uns que les autres, toujours non loin en fond, des éléments naturels millénaires, des volcans, des lagunes, des sommets, des lacs, des forêts… Des jours dans un silence assourdissant d’une nature délicate, d’autres au rythme des camions en bord de route, certains avec des sourires, des discussions, et des au revoir… Dans la tête, tout se mélange encore, les couleurs que nul artiste ne pourrait inventer, des formes que nul architecte ne pourrait composer et si, à travers les clichés qu’il a réalisé durant son voyage, on peut en apprécier quelques succulents extraits, c’est dans les mots que Thomas dessine son histoire. « À la fin du voyage j’ai arrêté les photos. Un paysage de plus dans le boîtier, à quoi bon ? Je viens de l’argentique et je regrette d’être venu sans mon appareil, car dans cet esprit, avec l’argentique tu ne fais pas des milliers de photos. Tu as 36 shoots et voilà. Je suis tout de même heureux d’avoir pris le numérique, mais je saturais d’images à la fin. J’en ai gardé au final beaucoup plus dans ma mémoire. » Dans une mémoire encore bien fraîche et pourtant, lorsqu’il reprend son souffle après ces heures à discuter, il admet avoir l’impression que cela fait des années qu’il est parti. « J’ai fait tellement de choses depuis que je suis revenu; et dans un sens tant mieux car je me demande ce qu’aurait pu être la redescente sans cela; pour nourrir mon esprit. Mais c’est vrai que j’ai eu zéro sas de décompression entre mon arrivée à Nice, ma saison de ski et maintenant les nouvelles aventures de vie qui m’attendent. » Curieuse, comme toute personne qui écoute ce récit tel un gosse et son conte du soir, je lui demande si cette expérience a véritablement changé quelque chose dans sa perception du monde. On a tendance à faire de ce genre de road trip initiatique un moment charnière dans nos vies, mais la société, le commun des mortels occidentaux privilégiés dans lequel on évolue, qui va à 1000 à l’heure, à tendance à vite nous rattraper, à nous ramener à une réalité bien plus superficielle. Qu’en pense le jeune Thomas ? « Ça a changé ma façon d’appréhender les gens, c’est indéniable. Mais dans le quotidien, je me suis vite ré-habitué au confort, il ne faut pas se mentir. Alors que j’aurais pensé accorder moins d’importance à ces détails en revenant. Faut croire que non. Par contre, j’ai absolument compris ce qu’est la notion d’instant présent. Tout mon voyage c’était ça. Mon pays préféré c’est le présent. Écouter le vide et le silence aussi. C’est très méditatif le vélo. Je ne sais pas si j’associerais la notion de courage à mon voyage. C’est propre à chacun. Si je devais poser un adjectif, ce serait « heureux ». À mon sens, il m’a fallu beaucoup plus de courage en allant passer 5 ans à Lyon, que de traverser l’Amérique du Sud à vélo. En vrai, quand tu y es, la charge émotionnelle est tellement intense qu’elle te porte. T’es dans le bain, c’est terminé le courage, il faut y aller ! Je me suis senti peut-être un peu courageux quand j’ai traversé le désert… Ça c’est sûr ! » Et est-ce qu’il faut forcément partir à l’autre bout de la terre, s’affranchir de tout confort, de tout lien pour comprendre ce qui compte dans le fond ?

Mon pays préféré, c’est le présent !

« Partir à l’autre bout du monde pour créer de la connexion avec l’autre, c’est complètement fou quand on y pense. Je pensais que le voyage m’avait permis de mieux le faire, mais finalement non. Car je savais déjà comment créer ce lien, c’est juste qu’on ne prend plus le temps de le faire dans nos vies. L’important c’est d’aborder l’autre sans jugement et ça, j’ai vraiment ré-appris. Je prends désormais beaucoup plus sincèrement les gens comme ils viennent à moi. C’est aussi ça mûrir. Je me souviens avoir rencontré un italien qui avait fait une partie de la France à vélo et moi je me disais qu’en France, l’aventure n’avait pas dû être la même. Le mec m’a dit tout le contraire ! Il a pu dormir chez l’habitant dans les villages, dans les fermes, rencontrer énormément de sympathie, de curiosité… Voilà, donc c’est partout pareil, c’est pas le cadre qui compte, mais l’état d’esprit dans lequel tu es. Si tu penses positif, tu attireras le positif. Ça paraît bidon, mais pour moi ça a marché durant un an. Le sourire c’est la plus belle forme de langage et ça m’a bien aidé quand j’étais en galère au bord de la route, avec un pneu crevé, pas un mot d’espagnol dans mon vocabulaire et que le mécano du coin me réparait mon vélo… »

Thomas sous sa tente avec son vélo au Pérou, dans l'herbe
Thomas, dans son élément. Au Pérou, loin de tout à 4000 mètres d’altitude, au milieu des immenses plateaux verdoyants.

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