Artisane des couleurs

« À l’aube, la lumière nous ouvre tout le champ des possibles. » L’aube, c’est le monde qui est devant soi. Mais ça ne dure qu’un instant, c’est éphémère. L’aube, c’est précieux, et c’est ce qui inspire Philippine Mangeart, artisane. Dans son atelier de confection éponyme, elle y crée des tissus délicats, piochant dans son nuancier de couleurs naturelles, trésors des plantes.

J’ai rencontré Philippine il y a deux étés de cela. Un été particulièrement solaire, comme on en voit de plus en plus en Bourgogne, qui prend décidément des airs très Méditerranéens. Solaire, c’est aussi l’aura qui plane autour de Philippine. Je ne la connais encore que trop peu pour avoir une juste et entière appréciation de sa personne, mais au fil de nos quelques rencontres, sa discrétion, sa délicatesse et le récit de son art m’ont interpellée.

Philippine Mangeart assise
@Maxime Félix

Avant d’en faire le portrait, j’aimerais expliquer en quoi son parcours éveille une curiosité non seulement personnelle, mais aussi plus largement, une réflexion quant au visage que prend une large portion de notre société, avec le projet de certain•e•s trentenaires qui aspirent à un modèle de vie fondamentalement centré sur la simplicité et la création de sens. Dès que mon chemin croise celui d’une ou d’un artisan•e, je suis toujours fascinée de voir avec quelles ambitions ces passionné•e•s s’engagent pour préserver et valoriser des métiers parfois séculaires, certains même, depuis longtemps tombés en désuétude. Pour parler de ce que je connais, je vais surtout m’en référer à des personnes qui partagent la même génération que moi et chez qui, je ne compte plus les exemples tellement j’en ai rencontré au cours de ces dix dernières années, cette passion pour l’art « de faire » est devenue viscérale. C’est à se demander si les « millenials », qui ont eu la chance de grandir dans un monde entre aventures de pleine nature et premières explorations numériques, ne se seraient pas donné comme mission de recréer le lien avec l’univers des ancien•ne•s, de redonner vie aux savoir-faire, à contre-courant du tout artificiel. Comme si, de façon très paradoxale, alors qu’elles et ils se sentent désormais perdu•e•s dans le labyrinthe de la technologie, ayant même participé à le développer, elles et ils choisissaient de se raccrocher au fil qui les ramène loin du dédale de préoccupations modernes. C’est un peu philosophique, je le conçois, mais c’est en tout cas comme cela que je le perçois. À mesure que je discute avec ces nombreux.se•s artisan•e•s créateur•rice•s, la plupart m’expliquent avoir lâché des professions parfois très rémunératrices, valorisantes socialement, ou qui marquaient le point final d’un long cursus études, pour exercer un métier manuel ou agricole, un art ou un artisanat qui, s’il n’est pas aux antipodes de leur premier parcours, leur permet d’en avoir un usage alternatif (ébénisterie et restauration de meubles, architecture et bâti de maisons bioclimatiques, biologie et fabrication de cosmétiques naturels, joaillerie upcylée, maraîchage et conserverie végétale, agronomie et agriculture biologique etc.)

Les gens sont très sensibles à comment se crée une couleur et pensent souvent qu’avec la teinture végétale, on ne pourra pas avoir de couleur très vive ou éclatante.

En ce sens, sans même savoir quel était l’univers dans lequel avait évolué Philippine auparavant, j’ai rapidement cherché à comprendre le pourquoi du comment de son activité d’artisane, teinturière végétale et créatrice d’accessoires en tissu. En toute honnêteté, c’est la technique tinctoriale qui me fascine. Il y a un petit côté mystique à cet univers, la beauté d’un rapport simple, patient, délicat et soigné avec la matière première, puis son mariage avec le tissu. Ce n’est pas juste l’art de savoir manier les pigments et de maîtriser une mécanique, on comprend que la matière première choisit de se laisser utiliser si et seulement si on prend le temps de la laisser s’exprimer. Une belle communication d’un être vivant à un autre. J’ai souvent croisé Philippine le long d’un étal ou pour des réunions chez Biocoop, j’ai pu en découvrir plus sur son projet associatif Terrains Communs (créé avec Maxime Félix, son compagnon), en visitant leur friche enchantée (c’est ce qu’elle m’inspire), ou lors de la première édition du « Renouer Festival » que tous deux ont organisé en septembre 2024. Cependant, c’est de façon plus intime, au coeur du jardin-forêt, que j’ai voulu partager un moment d’échange, pour en savoir plus sur son histoire. Dans cet écrin naturel, niché derrière le microcosme urbain neversois, on est comme hors du temps. Les bruits du monde sont étouffés par la jungle végétale, la lumière s’y engouffre pour transpercer la terre, le vent fait virevolter aigrettes et insectes voyageurs et fait danser les grands arbres qui offrent une ombre salutaire. Les effluves se mélangent, les couleurs se confondent. Ici, on a le temps. Assises au pied des renouées, on passe deux heures à discuter sous un soleil de fin d’été. Philippine m’inspire une personnalité discrète et rêveuse, surtout lorsqu’elle navigue seule dans son petit monde. Elle ne s’impose pas à ce qui l’entoure. Mais,dès l’instant où l’on croise son regard, c’est comme si l’on frappait littéralement à sa porte : elle s’ouvre, pétillante, sourire un peu timide mais très généreux. Allure faussement gracile (il suffit de la voir travailler au jardin m’a-t-on dit), regard malicieux et parfois fuyant, c’est une jeune femme qu’on dirait réservée au premier abord, mais en réalité, pleinement ancrée dans son existence et son rapport aux autres. À l’écoute de son histoire, elle affirme vivement sa vision écologique et sociale du monde, elle détaille ses passions, dépeint ses émotions face aux plantes et son rapport sensoriel à la matière, elle rappelle aussi son grand besoin d’interactions avec le « vivant » au sens large. Le sujet de la teinture végétale vient en premier dans notre conversation et c’est intéressant de voir qu’elle commence son histoire, non pas en introduisant son parcours, mais plutôt son art. J’ai droit à un petit condensé historico-scientifique sur l’origine naturelle et géographique des pigments, l’importance politique et commerciale de leur transaction à travers les époques, la brève notoriété des marchands de couleurs et puis, les procédés de fabrication d’une teinture (et son fameux mordant)… L’univers des plantes tinctoriales est tout aussi fascinant pour la néophyte que je suis que pour ma professeure du jour, qui semble ne jamais se lasser d’en faire faire la présentation, d’où son grand plaisir à partager des ateliers d’initiation avec les curieux•se•s une fois par mois : « Les gens sont très sensibles à comment se crée une couleur et pensent souvent qu’avec la teinture végétale, on ne pourra pas avoir de couleur très vive ou éclatante. C’est un peu l’imaginaire collectif des teintes d’inspiration « minérale » (alors que le minéral ne va pas sur le tissu), qui fausse l’appréciation. En réalité, en Europe, on peut avoir des jaunes, des beiges, des oranges, des indigos, etc. C’est fascinant. De toute façon, la couleur j’adore ça depuis que je suis toute petite (rires), déjà à l’époque pour créer des ambiances… »

Philippine qui teint le tissu
En plein processus tinctorial. @Maxime Félix

C’est d’ailleurs ce premier amour pour l’aménagement d’espaces (intérieurs et extérieurs) et le design, qui l’a menée vers des études d’architecte d’intérieur (diplômée de l’ESAAB Nevers). Elle a exercé ce métier durant cinq ans avant de se lasser. Lassée surtout par une forme de frustration créative, le manque de concret, le fait de « ne pas prendre part à l’acte physique de créer le lieu, et juste d’en faire les plans. Je me trouvais inutile dans ce métier et j’avais vraiment envie de refaire quelque chose avec mes mains.» En parallèle, comme elle faisait beaucoup de couture – un savoir-faire appris auprès de sa grand-mère – son goût pour l’artisanat a refait surface. C’est notamment lors d’un petit interlude de vie à Antibes, sous le soleil charmeur azuréen, que Philippine s’est laissée happer par les couleurs des villes de la Côte et de l’arrière-pays, les ocres de Provence et les teintures végétales au sein du Conservatoire de Lauris (Vaucluse). Une révélation : « J’ai trouvé ça génial, si inspirant ! Je me suis dit qu’on pouvait créer SA couleur ! Je me questionnais déjà sur l’écologie, je n’achetais que du lin, du coton, des matières naturelles et c’était très difficile de trouver des couleurs dans les tissus français, tout était très basique. J’ai alors voulu tester et apprendre à faire moi-même. Je me suis formée à Lauris, puis en Bretagne, chez Michel Garcia (fondateur de l’association Couleur Garance à Lauris), chimiste de formation. C’est un emblème dans le monde des teintures végétales. Il s’attache à s’inspirer des savoirs anciens pour en comprendre la chimie mise en place et participe à de nombreuses recherches pour développer la teinture végétale dans les industries.» Sans pour autant lever totalement le voile sur la magie des créations du vivant, Philippine voulait aller plus loin que le séduisant mystère de constitution de la teinture végétale qu’on peine à voir reproduit : « C’est quelque chose que beaucoup de gens acceptent : ne pas comprendre comment ça fonctionne, le temps qu’il faut prendre, les sources, etc. Moi je voulais prendre part au process à grande échelle. J’ai choisi d’aller me former chez Michel pour apprendre à teindre les cellulosiques, les fibres végétales. C’était une formation très intense de plusieurs semaines, puis ensuite, c’est essentiellement un auto-apprentissage. » Revenue à Nevers entre-temps avec Maxime, elle a donc commencé son activité de teinturière, puis pleinement lancé son atelier de confection « Aube », dans lequel elle confectionne une gamme d’accessoires à base de lin français.

Philippine qui coud
Philippine, couturière. @Maxime Félix

Rémoise d’origine, issue d’une famille d’agriculteurs, Philippine n’a donc jamais vraiment quitté la terre. Même dans la capitale Bourguignonne, devenue sa ville d’adoption, elle a vite su s’approprier les lieux, charmée par le côté « village » de la cité, que l’on peut facilement arpenter à pied ou à vélo, par les sorties en bord de Loire, les balades dans le Morvan… Surtout, alors que la ville sortait doucement de ce que certains appelaient à l’époque « la nièvrose » – une sorte de ras-le-bol ambiant dans un territoire longtemps lésé – avec Maxime, ils ont su se greffer à; et enrichir; une dynamique naissante, essentiellement portée par des jeunes locaux, autour de la culture, l’art, l’environnement et les projets communautaires. « Mine de rien, ici, les gens sont très engagés. Déjà les générations précédentes l’étaient. Ce sont elles qui ont pour la plupart créé des associations historiques de préservation des milieux naturels, d’animation culturelle, de valorisation patrimoniale, d’agriculture biologique, etc. Aujourd’hui, les trentenaires prennent le relai, on le voit voit au niveau social, écologique, musical… Et cela peut aussi servir à recréer du lien entre générations. D’ailleurs, au sein de Terrains Communs, nous avons beaucoup de retraité•e•s. C’est très enrichissant de provoquer ces rencontres. » Avec Terrains Communs justement, c’est tout un champ des possibles qui s’ouvre au jeune couple qui, par ce biais, croise leurs disciplines – design, couture, teinture, graphisme, art – avec le vivant, la vie au jardin, le sauvage… Ils invitent également les un•es et les autres à se rejoindre (physiquement, intellectuellement, artistiquement et émotionnellement), à se retrouver dans un espace naturel unique, neutre, propice à la découverte et à la création : « La nature, c’est de l’art. Ca apprend beaucoup de choses sur la vie (les plantes qui apparaissent, qui disparaissent, se déplacent, doivent être taillées ou non, etc.), et ça nous oblige à ne plus être au centre, à écouter l’autre, le vivant. On est dans une société où tout est permis, on n’a plus du tout cette vision à long terme, cette approche systémique. Le parallèle que l’on fait souvent – parce que la renouée s’y porte particulièrement vu sa présence dans le secteur – avec les plantes décrites comme « invasives » : c’est que si elles sont ici c’est pour une raison, elles ne s’installent pas au hasard… Cela suscite énormément de réactions, d’opinions et c’est un très bon support pédagogique, au même titre que les teintes végétales et leurs usages. Questionner leur provenance, leurs méthodes d’extraction, leur disponibilité, leur fragilité, etc., nous pousse à réfléchir sur la nature, l’éthique, les relations humaines, la finitude des choses, la vie (voir fin d’article)

L’artisanat, comme le jardin, me permet de me reconnecter à mes émotions, à mes sensations et je crois que lorsque je partage ce savoir-faire avec les gens, c’est aussi cela qu’elles et ils recherchent.

Aujourd’hui, Philippine se voit comme une artisane à part entière. C’est un qualificatif, que dis-je, une identité, qu’elle chérit : « La place du vivant est très forte dans ma vie. J’adore penser que le vivant réunisse les gens. Mes ateliers, ma création, tout cela me permet de créer un espace de partage, on crée des formes, des usages… Tout est très versatile. Un objet de teinture végétale c’est un objet dont on doit prendre soin, qui est créé avec les mains, qui est durable et précieux. » Que reste-t-il alors de son ancien monde, et comment elle l’appréhende désormais ? «  C’est dommage à dire mais je suis un peu fâchée avec les écoles de design, car elles ne prennent pas assez en compte l’écologie. Pourtant, les designers sont là pour penser les objets, les usages, les concepts d’avenir… Je trouve cela vraiment grave que les questions de transition ne soient pas enseignées dans les écoles. On est ensuite largué•e•s dehors, sans forcément les bons moyens et, certes, nous sommes nombreux•se•s à choisir le chemin d’un travail tourné vers le design durable, les projets éco-responsables, etc. mais ça prend plus de temps pour shifter. Ce serait tellement génial de nous donner l’accès à la découverte de nouvelles matières, l’utilisation de matériaux naturels et même de teintures végétales justement. Maxime et moi l’avons expérimenté dès le début de notre carrière professionnelle : quand tu arrives dans le milieu, tu te demandes directement à quoi tu participes et le message que tu veux faire passer. » Philippine et Maxime on a su prendre le tournant au bon moment, car tous deux étaient profondément animés par l’essentialité du vivant, à la fois dans leurs projets professionnels, que dans leur quotidien. C’est pourquoi, avec leur vie d’avant, les liens sont encore très forts. Au sein de Terrains Communs, ils ont tout autant défriché l’espace extérieur que leur monde intérieur pour réfléchir à comment faire émerger le potentiel de ce lieu en y croisant toutes les disciplines qu’ils connaissent. Jardinier•ère•s-designers, artisan•e•s-créateur•rice•s… On peut leur donner plusieurs casquettes, tous deux n’en restent pas moins et avant tout, et ce de façon indéterminée, d’humbles visiteur•rice•s d’une nature indomptée.

« Il faut mettre du soin dans les choses, c’est-à-dire s’occuper de la nature comme on s’occupe d’un humain. Élever une plante, c’est comme élever un petit être humain. L’artisanat, comme le jardin, me permet de me reconnecter à mes émotions, à mes sensations et je crois que lorsque je partage ce savoir-faire avec les gens, c’est aussi cela qu’elles et ils recherchent. On peut observer le processus de teinture en direct et comprendre que notre agir va influer sur la réaction de la matière et le rendu final. On retrouve cette notion de connexion entre les mondes. » C’est sur ces mots, avec son rire délicieusement retenu que l’on conclura notre discussion, pour se laisser le temps ensuite de disserter sur la beauté des lieux qui nous accueillent, les oiseaux qui nous toisent depuis le ciel, la douceur des températures et les projets futurs qui attendent Terrains Communs, où poussent d’ailleurs, en toute discrétion, quelques plantes tinctoriales à découvrir lors des visites !

Maintenant, j’ai hâte de participer (vraiment) à l’un de ses ateliers, pour vivre pleinement le moment !

Les renouées
Les renouées du jardin de Terrains Communs

Note : Pour ses teintures, Philippine se fournit au sein de deux fermes françaises biologiques, tenues par des femmes, qui cultivent des fleurs tinctoriales. Le Champs des Couleurs en Provence et Livadenn, dans les Côtes d’Armor. Pour des couleurs qu’on ne trouve pas forcément en Europe, la traçabilité est essentielle et c’est chez Couleur Garance à Lauris qu’elle trouve son bonheur. Comme elle tient à le souligner, il est important de faire appel à des professionnel•le•s qui ont une approche durable et résiliente et qui, lorsque cela est nécessaire pour des matières extra-européennes, sourcent et contrôlent rigoureusement la provenance. Pour l’anecdote, l’un des rares produits qui vient de loin (Amérique du Sud), c’est le bois de Campêche, qui donne du violet. En Europe, impossible d’obtenir cette teinte autrement qu’en utilisant la cochenille, un insecte largement exploité dans l’industrie (alimentaire, textile) pour donner cette fameuse couleur. La prochaine fois que vous mangerez des bonbons industriels ou que vous porterez un vêtement de la fast-fashion, pensez-y !

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