Flore, flower power !

Entre le chemin de fer et la petite chapelle Sainte-Claire de Longvic, un écrin de verdure accueille un discret microcosme où l’on parle le langage des fleurs. Dans ce champ multicolore, l’éclosion converse avec l’émotion, sous le regard bienveillant de Flore, créatrice d’une association d’insertion professionnelle naturellement baptisée Le Champ des Sourires.

Flore et ses fleurs
Flore Geillon, dans son élément (crédit : le Champ des Sourires)

C’est une belle journée de printemps, le soleil est sorti du brouillard et nous offre enfin de francs scintillements, après des mois plutôt moroses. Un bain solaire qui se prête parfaitement à la découverte du Champ des Sourires, l’espace de culture floricole longvicien imaginé et développé par Flore. La pétillante créatrice de l’atelier chantier d’insertion (ACI) arrive sur le terrain, sourire radieux, un peu sur les chapeaux de roues, alors qu’elle vient tout juste de clôturer la matinée d’inauguration de l’association. Son excitation est palpable et comme je l’imaginais en ayant échangé quelques mots avec elle pour préparer le rendez-vous, Flore est de nature joviale et généreuse. On prend place sur les palettes installées le long des allées de culture, un bureau champêtre en attendant les locaux. Par où commencer ? La trentenaire, méthodique, à l’image de son passé de chercheuse-biochimiste, décline les étapes. Pourtant, dans le monde cadré de la science, Flore est un électron libre, et il faut peu de temps pour le comprendre. Depuis le collège, elle n’avait qu’une idée en tête : comprendre comment fonctionne une cellule. Curiosité et persévérance sont sûrement deux des qualités qui lui collent le mieux à la peau. Elle a donc suivi un parcours scolaire plutôt standard, jusqu’à l’université, avec un master de recherche. C’est à cette période que la franc-comtoise a débarqué à Dijon, sans savoir qu’elle finirait par s’y installer durablement. Une surprise parmi d’autres, de celles qui ont depuis rythmé sa vie, en mouvement constant. Flore ne serait-elle pas, comme son sujet d’étude de prédilection, une drôle d’unité vivante fondamentalement autonome ?

Depuis le collège, elle n’avait qu’une idée en tête : comprendre comment fonctionne une cellule.

Son parcours professionnel est un vrai bouillon de culture (ok, les jeux de mots sont trop tentants), un mélange de logique et de hasard. Après ses années de doctorante et d’Ater à l’université, elle a directement démarré son post-doctorat à Dijon (il est peu courant de faire sa thèse puis un post-doctorat dans la même ville), seulement 3 jours après sa soutenance ! Ensuite, l’idée c’était de passer le concours de maitre de conférence à la fin de la 3eannée de post-doctorat et alors qu’elle était bien partie pour à la fin de ce contrat, le destin a choisi de s’en mêler. En parallèle, sa vie personnelle prenait un nouveau tournant et s’est présentée une nouvelle opportunité professionnelle, l’éloignant encore un peu plus de sa carrière de chercheuse. Flore est curieuse on l’a dit, sûrement un peu joueuse aussi. Elle s’est laissée tenter par un poste de cheffe de projet en recherche clinique. C’est grâce à cette expérience de cinq ans que la jeune femme a découvert la gestion de projet et d’équipe, alors qu’elle n’aurait jamais imaginé faire du management, nichée dans dans son petit labo de recherche en début de carrière. Mais Flore ne fait rien à moitié, donc elle a accepté le défi. L’air de rien, et en quelques années seulement, elle est devenue bien plus dijonnaise que bisontine (seuls les locaux comprennent à quel point l’esprit de clocher est présent dans la région) et d’ailleurs, c’est en s’inscrivant dans le tissu associatif local qu’elle a pris concrètement ses marques dans l’agglomération dijonnaise, voyant poindre de nouvelles idées. Tous ces chamboulements, volontaires ou non, ont eu un impact positif mais ont également été l’occasion d’une importante remise en question : faire le deuil de son métier de chercheuse, retrouver du sens dans son activité professionnelle, passer par une dépression… Le besoin de liberté et l’autonomie qui la caractérisent n’ont pas tardé à taper à la porte. En 2021, elle fait un burn-out. Un électro-choc qui lui donne l’impulsion de concrétiser enfin ce qui mûrissait doucement dans les recoins de sa pensée.

Des mains qui tiennent des fleurs sauvages
Crédit : le Champ des Sourires

Flore et les fleurs, c’est une histoire d’amour. Son identité l’a peut-être menée vers ce destin ? On a envie d’y croire car de telles coïncidences n’arrivent pas si souvent. Elle a grandi dans le Jura, dans un petit village de 200 habitants ; Bréry (entre Lons le Saunier et Poligny, dans le vignoble jurassien), au coeur d’un paysage des plus bucoliques, dans une maison où le jardin avait une place centrale. Elle se rappelle avec tendresse ses premières années d’étudiante, lorsqu’après chaque week-end, elle ramenait un bouquet des fleurs du jardin de chez sa mère avec elle, en prenant le train pour Besançon. Flore se décrit comme une personne rurale qui sait jouir des atouts de la vie urbaine, amoureuse de la nature et de la culture. Son actuel compromis de vie en est l’aboutissement : elle travaille en milieu agricole, dans la ville. Son projet de base était de monter une ferme florale, inspirée par les multiples initiatives qu’on voit fleurir (trop facile) sur Instagram. Elle a ainsi découvert des fleuristes engagés dans la fleur française et de saison. Le local, le responsable et l’éthique suscitaient déjà à l’époque de plus en plus d’intérêt parmi les consommateurs et notamment surtout, chez les néo-fleuristes. Fleuriste, c’est d’ailleurs un métier que Flore avait envisagé avant de partir en post-doctorat, mais l’univers très uniforme de la fleur « industrielle » ne lui plaisait guère. Comme elle aime à le décrire, sourire aux lèvres et gestuelle dansante, une sorte d’énergie, de « flow » inexplicable l’a progressivement attirée vers l’écosystème de la fleur et de l’agriculture urbaine. Elle savait, à ce moment précis, en 2021, à 35 ans, qu’il était temps de se lancer. Dans le fond et dans la forme, le projet a pas mal évolué mais la constante, et ce qui a motivé Flore dès le départ, c’est de se lancer seule dans l’aventure pour retrouver sa créativité, sa liberté d’agir, tout en mettant les mains à la terre, en cultivant ses fleurs pour en faire des bouquets, puis les vendre. Comme un rêve de petite fille (de petite fille entrepreneuse). Humainement aussi, elle voulait donner une dimension beaucoup plus forte et sociale à ce projet de ferme florale, car peut-être mieux que personne, Flore sait à quel point la vie au jardin, la petite culture, c’est une activité profondément thérapeutique. Ne dit-on pas cultiver son jardin intérieur ? Il fallait en faire profiter d’autres personnes ! Le tournant s’est présenté lors de son passage par l’incubateur « Le T » à Dijon, dédié aux projets engagés. De rencontres en discussions, de concepts en mises en application, les synergies sont nées et elle a découvert l’insertion professionnelle, par l’intervention d’un acteur du milieu. Le projet a fait tilt : allier l’accompagnement social à l’accompagnement vers l’emploi par la production floricole, c’est proposer un retour à l’emploi de façon beaucoup plus douce. C’est aider les personnes à se remobiliser tout en leur offrant une forme de soin, qui passe par la compréhension de soi, le développement d’une grande polyvalence manuelle et l’occasion de redevenir actrice et acteur de sa vie professionelle.

Flore sait à quel point la vie au jardin c’est une activité profondément thérapeutique.

Le lancement du Champ des sourires n’a pas été une mince affaire. L’insertion, même si on la brandit à tout va, reste un sujet touchy pour la politique des villes. Ce qui n’a pas effrayé Flore. Elle a tout misé sur son dossier, en sortant les bonnes cartes du chapeau, en toute honnêteté et pertinence. Il fallait s’appuyer sur l’ancrage territorial : le projet devra être installé à proximité de quartiers prioritaires, en accès direct par les transports en commun, sur une surface d’un hectare avec accès à l’eau. Confiante, Flore a donc présenté son projet aux cinq communes de l’agglo dijonnaise qui présentent un ou plusieurs QPV et Longvic a répondu favorablement. En quelques mois, le terrain situé route de Dijon, était à disposition et viabilisé pour les futures installations de la ferme. Avec son bail rural de 9 ans, le Champ des Sourires aura le temps de prendre racine (eh oui, encore) et c’est tout l’objectif de Flore qui, avec son équipe de 13 salarié•es, s’occupe d’une production de plantes vivaces, de plantes annuelles, de haies fleuries, et de plantes sous serre non chauffée. Situé entre Longvic Sud et Longvic Nord, dans un espace de vie destiné à la jeunesse, propice aux balades bucoliques, à côté d’un maraîcher, la ferme floricole forme un beau point de jonction entre les deux pans de la commune et l’entrée dans la capitale bourguignonne. Non loin également, la zone industrielle longvicienne, dont les entreprises seront autant de partenaires précieux pour l’insertion professionnelle des personnes accompagnées. À croire que toutes les planètes se sont alignées pour Flore ! Elle mesure sa chance, sans oublier que ce résultat n’est que le début de l’aventure et qu’il a demandé énormément d’investissement, en solo d’abord et avec toute l’équipe : salarié.es + bénévoles.

Une partie de l'équipe du champ des sourires
Une partie de l’équipe salariée du Champ des Sourires (Crédit : le Champ des Sourires).

Derrière le Champ des sourires il y évidemment de nombreuses réflexions socio-économiques, humaines et environnementales. Flore a potassé le sujet sous tous les angles et si la vocation première du chantier est de soutenir le retour à l’emploi des femmes – il y a seulement une femme sur trois salarié en insertion car les supports dédiés sont beaucoup plus genrés « hommes » – en prescription elle a aujourd’hui 80% de femmes et 20% d’hommes. Au niveau de la culture, le leitmotiv c’est le local. Et pour cause, si dans le Nord, dans le Sud et en Bretagne les exploitations floricoles sont nombreuses, il y a un vrai manque en Bourgogne Franche-Comté. Puis, quand on dit local, c’est s’accorder sur les rythmes de floraison de tous types de fleurs, sur des périodicités plus courtes que dans les régions chaudes notamment. Flore mise sur des variétés type pois de senteur, dahlia, tulipe, lys, glaïeul, narcisse… De grosses fleurs qui permettent de composer un bouquet dense, à destination première des fleuristes. Local toujours, car la vente se fera essentiellement en Côte d’Or, via un réseau de professionnels qui ont l’envie de se tourner vers la fleur française (au nombre de dix pour l’instant). Ensuite, les particuliers aussi pourront faire leurs emplettes, notamment via un futur site internet, avec achat direct ou par un système d’abonnement et toujours, en privilégiant le retrait chez un commerçant partenaire. Les professionnels, notamment les entreprises (bouquet déco, à offrir, pour les événements, etc.) sont aussi concernés par les compositions florales de la ferme. Le tout, à des tarifs abordables (ça, Flore y tient vraiment). Local enfin, pour avoir une production contrôlée et la plus naturelle possible. Les chiffres font froid dans le dos; mais Flore le sait mieux que personne, elle qui avait pour habitude de travailler en labo, plus protégée qu’une cosmonaute; plus de 111 pesticides sont retrouvés sur les mains des fleuristes qui touchent les bouquets (sans parler des ouvriers agricoles)*. D’où l’importance d’une production vertueuse qui permette à la biodiversité de s’épanouir sur les 10000 mètres carrés de terrain. Certains diront que ce cheminement suit la logique de n’importe quelle création de projet. Sûrement, oui. Mais il y a une réelle abnégation, une excitation, une passion franche et communicative chez Flore, qui parle avec son coeur et son corps, convaincue des vertus multiples de ce projet (qu’elle a expérimentées) où l’élément terre ramène à l’élémentaire. Le Champ des sourires, ce sont les sourires de celles et ceux qui le font vivre, celles et ceux qui en profitent, celles et ceux qui le traversent ou l’observent. Ce que propose le lieu n’est aujourd’hui qu’une mise en bouche, de nombreuses animations et connexions sont à prévoir. Prenez le temps d’y déambuler, d’y apprendre, d’échanger, de rencontrer les salarié•es.

Flore est émouvante, car on sent qu’elle aussi, en se confrontant aux destins, parfois très éprouvants, des personnes qu’elle accompagne aujourd’hui, elle a retrouvé une autre forme d’ancrage, une humilité encore plus profonde. Tout cela la motive à rendre la structure toujours plus solide, pérenne, à se battre pour faire reconnaître la ferme d’intérêt général et s’entourer de mécènes, mais aussi et surtout pour aller plus loin… Car ça ne s’arrête jamais de tourner dans le cerveau en ébullition de Flore Geillon. « Thérapeutique », « pédagogique » sont des mots qui sont déjà à l’origine de nouvelles déclinaisons… À suivre de très très près !

Logo le champ des sourires

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Sources : Selon une étude menée à l’Université de Liège, 111 résidus de pesticides ont été détectés sur les mains des fleuristes suivis et 70 dans leurs urines (La Tête au Carré, France Inter, 07/02/2022 «Pesticides, délocalisation, pollution : la face cachée de nos bouquets de fleurs en partenariat avec France 5 » et Sur le front, « Saint-Valentin : que cachent nos bouquets ? » France TV, 2022.)

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