Des personnages déroutants, on en rencontre rarement dans une vie. Parfois, un peu comme un signe du destin, ils se mettent en travers de votre chemin. C’est le cas avec April, chanteuse, poétesse et performeuse, une sorte de diva énigmatique.

Cette histoire commence par une petite mésaventure. Car écrire ces quelques lignes aujourd’hui, c’est puiser dans des souvenirs lointains, qui ont perdu de précieux détails et un poil de saveur, alors que cette rencontre a pourtant laissé une empreinte indélébile dans ma mémoire. Mais voilà, de nos heures d’échanges soigneusement enregistrées sur un dictaphone; car il m’était impossible de passer à côté du récit épique de son parcours de vie; tout a été perdu et il ne reste qu’un condensé d’anecdotes et de moments forts que je vais tenter de relater dans ce portrait. J’ai fait la connaissance d’April durant l’été 2022, au coeur de la sublime Algarve. Au Sud du Portugal, cette région baignée de soleil est pleine de contrastes. Dans le coeur de ce petit pays touristique on retrouve des paysages préservés, où se nichent des lagunes d’une exceptionnelle biodiversité, suivies par des kilomètres de plages dorées, elles-mêmes bordées de falaises vertigineuses, et plus loin, un kaléidoscope de villages typiques. En parallèle, un tout autre monde évolue un peu en marge du quotidien des locaux : celui des vacanciers, des expatriés et des riches propriétaires qui se cachent dans leurs grandes villas, strictement alignées dans de fades quartiers résidentiels. Une petite ombre au tableau qui ne gâche pas pour autant le charme de ce territoire où les quintas authentiques se mêlent aux plus modernes, entourées de sublimes lauriers-rose, de figuiers, de citronniers et de grenadiers. Si la lumière de l’Algarve vous fascine, son parfum, subtil mélange d’embruns marins et d’effluves gourmands des jardins, vous envoûte. C’est dans cette ambiance liquoreuse, qui colle étrangement bien à sa personnalité, qu’une drôle de dame mi-anglaise, mi-américaine (et sûrement mi-lunaire), une artiste plurielle, baroudeuse et exploratrice est venue s’installer. Souhaitant se rapprocher d’amis installés dans le secteur, elle a arpenté une partie de l’Europe à bord de son petit van pimpé comme un cabinet de curiosités sixties. Dans le bus magique, à la fois laboratoire et bibliothèque, studio de musique et salle de méditation, elle a choisi de déployer ses ailes à la poursuite du soleil, pour s’installer dans ce qu’elle espère être (enfin) sa « maison ».
April, aujourd’hui baptisée Honey Spice, est en pleine renaissance. Une transformation amorcée il y a peut-être une dizaine d’années (tout dépend de comment on décrypte son vagabondage spirituel), à l’apogée de son parcours d’écrivaine-poétesse, puisqu’elle est autrice de douze magnifiques livres, recueils de poèmes et carnets intimes. Après des années d’exploration sur trois continents, elle a ressenti le besoin de se poser pour remettre en question son existence chahutée. Hantée par de vilains fantômes – peines de coeur et rupture familiale – elle a repris le chemin du spectacle dans les petits troquets et scènes ouvertes du Portugal, en commençant par le slam et la déclaration de textes accompagnés de musique. April est d’abord revenue sous le nom de Leopard Princess, puisant ses inspirations dans une vie d’une richesse extraordinaire. Car c’est un fait : entrer dans son univers c’est partir pour un long et tumultueux voyage. Ses origines géographiques en font une âme multicolore. Tout n’a pas été toujours rose pour cette artiste devenue vagabonde pour sauver sa peau. Elle a grandi au coeur des paysages champêtres et le long du littoral des Cornouailles en Angleterre, avec sa mère et sa fratrie, dans les banlieues en lino de Cornwall. Son père, personnage évanescent, a rapidement repris le large dans son Amérique natale. Douceur et bienveillance d’un côté, fuite et froideur de l’autre, c’est avec cet héritage familial qu’elle a façonné sa personnalité. Deux forces contraires qui ont germé en elle au fil des années, faisant d’April une jeune femme où l’innocence festive a souvent rencontré une violence destructrice. L’ado discrète et créative qu’elle était dans sa campagne a voulu s’émanciper pour donner plus de piment à sa vie, et c’est dans cette quête initiatique qu’elle a rencontré ses plus sombres démons, flirtant avec divers poisons : les hommes, la drogue et la détresse mentale. Évoquer plus en détails les affres de sa jeunesse n’aurait guère de sens, d’autant que beaucoup d’artistes passent par la gangrène avant d’atteindre la rémission. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter ce qu’elle est devenue et comment elle nous fait aujourd’hui vibrer grâce à son art. Pour échapper à un éventuel destin morbide qui la menaçait, elle a donc commencé à voyager et voilà comment elle est devenue une poètesse-conteuse et chanteuse à la voix rocailleuse.
Deux forces contraires ont germé en elle au fil des années (…) innocence festive et violence destructrice.
Elle a un rapport expérientiel au monde. Des différents jobs qu’elle a pu occuper; tantôt serveuse, travailleuse agricole, conférencière en université et éducatrice de jeunes, tantôt performeuse, artisane et nanny, ou les destins créatifs suivis dans la littérature, le chant, la composition musicale et le design, le tout aux quatre coins du monde, elle a inventé le roman de sa vie, avec plusieurs entrées de lecture. On le voit aussi dans son look – qui mélange l’influence hippie, rock, afro et urbaine – ou sa voix teintée du blues américain quand elle déclame et de l’accent typiquement British quand elle parle. Elle ne manque jamais l’heure du thé, se plaît à manger des plats à la mode (et à l’heure) américaine, boire des bières au pub, ou déguster un bon vin comme les méditerranéens. Elle est métissée de peau, de coeur et d’âme. C’est une citoyenne du monde qui est fascinée par l’humanité et les connexions inattendues. Dans ses aventures autour du globe, elle s’est confrontée à la mort – un compagnon nécessaire – à la paix (surtout avec elle-même) et sans cesse à l’amour. Autant d’étapes qui l’ont fait grandir et lorsqu’elle en parle, elle choisit ses mots. Choisir ses mots, c’est probablement ce qu’il y a de plus essentiel pour April qui maîtrise l’art de la prose dans ses récits autobiographiques, parfois de façon complexe, mais toujours pour traduire des ressentis très universels. Une version de nous-mêmes, c’est ce qu’elle propose dans l’un de ses plus célèbres ouvrages A Version of You. Villes cabossées de la Nouvelle-Orléans, american roads, paysages sauvages d’Australie et lieux mythiques de Nouvelle-Zélande, temples spirituels d’Asie et terres authentiques de l’Angleterre, dès qu’on commence à tirer le fil d’April, on ne sait pas où il va nous mener. Dans son tour « des mondes », elle a chanté avec plusieurs formations musicales, gagné des concours de slam et de déclamations littéraires, participé à des programmes d’éducation populaire, fait du mannequinat et écrit, beaucoup écrit… C’est ce qui est passionnant.

Je ne pourrais malheureusement pas en dire plus, car les souvenirs s’évaporent. Ne pas en dire plus aussi parce qu’il faut l’écouter et la voir pour devenir pleinement sensible à son univers. Sans cela, on pourrait croire à un énième récit d’artiste écorchée vive sans grande originalité. Mais c’est loin de la réalité, et c’est difficile de le traduire avec des mots. À son contact, même dans le plus routinier des quotidiens (toujours avec sa petite machinerie d’enregistrement et son micro pas loin), il y a quelque chose de singulier qui plane au-dessus d’April, comme une aura qu’elle porte sur ses épaules et qui parfois la fait plonger dans un tourbillon mélancolique. Aujourd’hui, elle semble bien loin des tempêtes, beaucoup plus sereine et solaire. Si vous avez la chance de passer par l’Algarve, prenez le temps d’assister à ses gigs. Si vous aimez lire des romans, des poèmes et des contes (en anglais soutenu), au style un peu dense certes, qui ne sont pas destinés à être appréhendés en un bloc mais plutôt au fil de l’eau, vous serez séduits par ses ouvrages. Pour ma part, je suis sortie très émue de l’entretien que nous avons mené deux heures durant, à l’ombre des figuiers, sur les tapis chinés de son van vintage. Je suis également repartie de l’Algarve après deux mois d’expérience de vie à ses côtés, inspirée par sa personnalité bouleversante, intimidée. Et j’admets que j’ai rapidement dépassé mes appréhensions, car j’ai longtemps suivi ses aventures en ligne avant que nos amis communs nous présentent, à me demander si ce n’était pas un mirage, un personnage créé de toutes pièces, ou simplement une teufeuse anglaise délurée. Désormais je le sais, c’est une femme comme les autres, mais qui a choisi l’art comme moyen d’être au monde. Une fleur sauvage.

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