Une savonnerie, tout simplement.

Depuis quatre ans, ils ont pignon sur rue à Saint-Etienne de Tinée, dans les Alpes-Maritimes. Cette petite commune, nichée au fond de l’une des vallées qui borde le Mercantour, accueille le paradis de vie en pleine nature d’Amandine et Nico. Ils y pratiquent un artisanat vertueux, à l’image de leurs valeurs.

Le couple à la savonnerie

Dans le Sud-Est de la France, il y a tout un monde au-delà de la côte d’Azur. La chaîne montagneuse des Alpes, qui se jette ici dans la Méditerranée, possède une identité bien différente de sa voisine au Nord. Elle est évidemment maritime et parfumée par les embruns, mais aussi provençale, abritant une biodiversité multicolore et enfin, très montagnarde, dotée de sommets vertigineux, certains culminant à plus de 3000 mètres. Dans ce paysage unique en France (et au monde), l’entrée dans les vallées devient rapidement une expérience : routes sinueuses, végétation changeante à chaque dizaine de kilomètres et des parois rocheuses qui s’élèvent toujours plus haut, à mesure qu’on s’enfonce, jusqu’à former un entonnoir où les villages viennent s’encastrer. Contrairement aux apparences, cet effet barrière n’a rien d’étouffant, l’air y est plus pur que dans nombre de vallées ouvertes et l’on s’y sent protégé. Mieux encore, on y retrouve sa vraie place, celle de notre petite condition d’humain face à ces majestueux blocs rocheux. C’est un endroit magnifique où vivent des passionnés, à la lisière du Mercantour, un peu excentrés mais pas trop. Dans ce haut-pays, comme on l’appelle, les gens ont choisi la quiétude des sommets, tout en vivant en harmonie avec les côtiers. Un pays chantant, où depuis les Alpes les marmottes siffleuses répondent aux cigales dorées.

Hors de leur vallée, ils ne se verraient plus vivre.

Comme pour beaucoup d’autres, cet environnement exceptionnel continue de séduire chaque jour Amandine et Nicolas. Hors de leur vallée, ils ne se verraient plus vivre (et ils ont longuement mûri la question). Le besoin de mener une vie simple, au contact de la nature, tout en en choisissant la qualité au profit de la quantité, résulte autant d’une ambition profonde, d’un parcours de vie, que d’un besoin instantané. L’un et l’autre ont perdu, il y a quelques années déjà, la foi dans le monde frénétique qui nous étouffe. Après avoir tenté de composer avec ; encore aujourd’hui par la force des choses ; ils ont compris qu’il était nécessaire de construire un univers à leur image plutôt que de vouloir s’adapter à l’existant. Tous deux ne suivent pas un effet de mode. C’est ce qui est passionnant dans leur parcours, fondamentalement sincère et brut. Car, si l’artisanat fait son grand retour dans nombre de communautés ; tant dans le monde réel que virtuel ; l’idée de fabriquer des savons et de petits cosmétiques naturels n’était pas tendance à leurs débuts – et c’est ce qui met une claque car, il n’y a vraiment rien à déterrer derrière –  c’était juste une évidence pratique. C’est ce qui est beau, c’est simple comme bonjour. Voyez plutôt.

Savon Mer & Montagne
Savon mer et montagne, deux ingrédients.

Quand on commence à connaître Nicolas, on apprécie sans difficulté son tempérament débonnaire, extrêmement curieux et sa grande habileté, lui qui touche à tout. Il n’a aucune difficulté à sympathiser avec celles et ceux qu’il croise, même le temps d’une heure. D’un autre côté, il affectionne profondément sa tranquillité, et ne cache pas son côté sauvage. Originaire d’Angers, il a toujours mené une vie de vagabond, plus intéressé par l’apprentissage de la vie que l’apprentissage scolaire, allant d’une ville à l’autre, d’un port à l’autre (à l’époque où il vivait sur son bateau). L’angevin – dont il n’a que le nom – a atterri dans les Alpes-Maritimes à l’occasion d’une saison d’hiver en station de ski, pour travailler au sein d’un magasin de sport. Ce magasin, c’était celui de la mère d’Amandine. Il s’est d’abord épris de la jeune et singulière maralpine qu’il avait comme collègue, puis de cette région mêlant mer et montagne. De son côté, Amandine a toujours vécu entre Auron, Saint-Étienne de Tinée et Nice. Un pur produit du cru. Délicate, pétillante, spirituelle et foncièrement authentique, elle ne manque jamais une occasion de s’intéresser au monde. Ici, dans le Sud, on aime bavarder. Alors qu’elle était plutôt destinée à suivre un parcours assez cadré ; études de droit, de finances et de fiscalité, pour probablement reprendre l’affaire familiale (plusieurs magasins de sport en station de ski) ; elle a pris un virage à 180° à peine le pied posé dans le circuit. Son retour en montagne était une évidence, non seulement parce que la vie au pied des massifs a quelque chose de magnétique que peu de locaux sauraient expliquer, et puis parce qu’elle avait – du moins au départ – à coeur de participer à l’entreprise familiale que sa mère et son oncle avaient bâti en partant de rien. La famille, c’est quelque chose de central pour le couple, et c’est notamment ce qui a motivé nombre de leurs choix.

Donc, à première vue, Amandine et Nico n’avaient pas grand chose en commun, et pourtant, il n’a suffit que d’une phrase pour que leur histoire commence : “Moi, je rêve d’habiter dans une grange perdue au milieu de la forêt.” Depuis toujours, chacun nourrissait ce rêve au plus profond de son âme. Ce fût le point de départ de leurs aventures. La vie de bohème l’été ; entre cabane, bateau et van, à travailler en douceur, profitant du jardin, des randonnées, des copains ; et plutôt dans le dur l’hiver, à se donner à fond durant les saisons de ski. Paradoxal ? Pas tant. L’univers des sports d’hiver a sans aucun doute de multiples défauts, mais l’un de ses avantages c’est le vivier de saisonniers qu’on y retrouve : des gens d’ici et d’ailleurs, dont les idées, les connaissances et les profils se mélangent, donnant naissance à des micro-sociétés éphémères ; parfois internationales ; d’où émergent des amitiés et des projets inattendus (quantité de marques de vêtements, de matos, de concepts sportifs sont nés ainsi). Bref ! Vous l’aurez compris, si antagoniques soient le monde du ski et l’artisanat écologique, il y a parfois des connexions stupéfiantes. Pour le duo, c’est évidemment la liberté d’une existence au plus proche des éléments naturels qui a fini par gagner, sans pour autant se priver des plaisirs de la glisse douce. Cette double vie leur a permis de comprendre ce qui était essentiel à leurs yeux et de laisser mûrir leur projet.

Moi je rêve d’habiter dans une grange au milieu de la forêt !

Nicolas a fini par arrêter les saisons. C’est dans son esprit sans cesse en ébullition que l’idée avait commencé à germer (en parlant avec les copains saisonniers, CQFD) : il voulait inventer son propre métier, et pour cela il était prêt à apprendre de multiples savoir-faire. Avec la complicité d’Amandine, passionnée par la cosmétique fait-maison, ils ont imaginé créer une savonnerie professionnelle (un détail qui a toute son importance). En parallèle, ils avaient déjà trouvé leur petit cocon en pleine nature, rachetant une grange délabrée qu’ils ont retapée eux-mêmes de A à Z. Ils vivent aujourd’hui dans cette maison 100 % autonome, durable et résiliente (elle est là la cabane au fond de la forêt). Entre-temps également, leur fils Loup est né. À ce petit garçon de bientôt six ans, ils consacrent tout leur quotidien : école à la maison, aventures en pleine nature, découverte sensible et naïve du monde. Sans vouloir se couper complètement du modèle sociétal actuel ; Amandine continue à travailler à mi-temps dans le magasin dont elle a la gérance ; ils essayent à leur niveau de déjouer un maximum les diktats consuméristes et de privilégier leur propre sens des valeurs. Alors c’est quoi ? Pouvoir finir par vivre complètement de leur artisanat et de leurs terres très fertiles ; adossées à une forêt abondante, surplombant une rivière azur ; bien isolés à quelques kilomètres du village, face aux montagnes. 

Nicolas découpe les savons
La découpe des savons dans l’atelier-labo.

Revenons à la savonnerie. Car le détail évoqué plus haut n’est pas anodin. Ils se sont longuement et précisément instruits en solo pour apprendre les rouages de la confection, particulièrement de la saponification à froid, méthode ancestrale. Avec un coup de pouce du destin, un local s’est libéré dans le village, ce qui leur a permis d’ouvrir un atelier-labo- boutique. C’est assez rare pour le mentionner. L’endroit est un lieu de rencontres, un espace pédagogique, une vitrine de l’artisanat oublié. D’habitude le savon on le connaît soit via les savonneries-musées, les usines à visiter ou les petites créations maison à retrouver sur les marchés. Amandine et Nicolas voulaient aller plus loin, en faire un métier inscrit dans le tissu économique local, au même titre que le plombier ou le coiffeur. Résultat : on va désormais à la savonnerie comme on va chez le boulanger, plusieurs fois par semaine si besoin est. Dans leur petite boutique, on trouve savons et cosmétiques à base d’ingrédients simples, disponibles dans un rayon géographique proche et uniquement biologiques, le tout à un prix abordable. Car se laver ne nécessite pas une armada de produits, ils ont pu l’expérimenter durant leur vie nomade. Nico et « Amande » pensent local mais dans une démarche globale : l’écologie est pour eux un mode de vie mais aussi une façon de sortir du tout conso et de rapprocher les gens. Un savon unique à prix unique, associé à des créations cosmétiques limitées (déo, crème, huile) sont ce que tout un chacun nécessite. Le zéro déchet c’est une façon équitable et citoyenne de consommer, budget confortable ou petits moyens, ici tout le monde est logé à la même enseigne.

À deux (et seulement à deux, c’est leur bébé), ils rayonnent aujourd’hui sur toute la vallée et dans quelques points de vente en ville, puis évidemment bien plus loin en France, grâce à leur site. Une chose est sûre, être savonniers c’est une finalité, et c’est un joli métier. Des bulles, de l’amour et du vert, le slogan on l’a trouvé.

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